LV**--, ■-lfe'< / ^\ :<.^ -t ^' S^ ' ïCj^. ^^ •iWi '/ ' \- ,.-,r»*» Vis ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR SCEAUX. — IMPRIMERIE CHARAIliF. ET C'^. ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR (JOUKNAL DE MICROBIOLOGIE) PUBLIÉES SOUS LE PATRONAGE DE Wl. PASTEUR PAR E. DUGLAUX MEMBRE DE l'iNSTITUT PROFESSEUR A LA SORBONXE Et un Comité de rédaction composé de MM. CHAMBERLAND, chef de service à l'Institut Pasteur. D"" GRANCHER, professeur à la Faculté de médecine. METCHNIKOFF, chef de service à l'Institut Pasteur. NOCARD, professeur à l'École vétérinaire d'Alfort. Df ROUX, chef de service à l'Institut Pasteur. D"" STRAUS, professeur à la Faculté de médecine. TOME HUITIEME 1894 AVEC TREIZE PLANCHES PARIS G. MASSON, ÉDITEUR LIBRAIRE DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE 120, BOULEVARD SAINT-GERMAIN EN FACE DE l'ÉCOLE DE MÉDECINE Annales de l'Institut Pasteur. Pl.I. 4(?5* ^/ '^ *^;: •> L«i V:ti^^^ ilT" \ 6 6 V^ #1 .i D^B.Werigo.del. 4 H* ^. «s ..•.; \'i'/ V. Roussel lith. /mz3- k-\.rt\nT)\à\m Si Fils, Fans. Annales de l'Institut Pasteur. PI. IL 2)^5. Wen :!,:u Al , bs fontaine 8r Fils, Paris. Annales de i'instiiut Pasteur. PI. Il ^y 20 16 19 21 24 2 2 25 1 "Ji 26 Z)''i(. WerjQo.dei. Imp.A.Lafonlame&Fûs. Pans. 8mo ANNÉE JANVIER 1894. N^ 1. ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR DiVELOPPËMENT DU CHARBi CHEZ LE LAPIN D'APRÈS LES TABLEAUX MICROSCOPIQUES DU FOIE ET DE LA RATE- Par m. WERIGO. Dans un article précédent, (Ces Annales 1892), j'ai démontré que les bactéries charbonneuses virulentes, injectées dans le système sanguin du lapin, sont englobées par les globules blancs et par les autres cellules phagocytaires avec une rapidité extrême, dont on n'avait jusqu'ici aucune idée. Il était intéressant de savoir comment les bactéries englobées au début deviennent libres par la suite. Pour cela, il fallait étudier tous les stades du développement de la maladie charbonneuse. Cette étude est d'autant plus utile qu'il n'y a encore aucune maladie infectieuse pour laquelle les phénomènes qui se produisent dans l'organisme aient été systématiquement suivis, dès les premiers moments de l'inoculation jusqu'à la mort de l'animal. Pour se faire une idée complète du développement d'une maladie, il faudrait évidemment étudier tous les organes des animaux tués à différents stades; pour être sûr qu'aucun stade n'a échappé à l'observation, il faudrait sacrifier un nombre consi- dérable d'animaux. Le manque de temps m'a obhgé à me borner. L'étude détaillée de la succession des phénomènes ayant pour moi une importance majeure, je me suis décidé à restreindre le nombre des organes étudiés et à augmenter autant que possible le nombre d'animaux étudiés à dilférents stades de la maladie. En ce qui concerne les organes, j'ai choisi le foie et la rate, que j'ai étudiés à tous les stades, et les poumons, que je n'ai exa minés que chez quelques animaux. On sait que la maladie charbonneuse se prolonge souvent chez les lapins pendant plusieurs jours. Pour en accélérer le 1 2 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. plus possible la marche et pour lui donner plus de régularité, j'inoculais toujours mes animaux en leur injectant, dans la veine de l'oreille, une quantité relativement très grande de bactéries. Le liquide injecté était préparé comme je l'ai dit dans mon article précédent. Je dois seulement ajouter que j'injectais dans ces nouvelles expériences le contenu d'un seul tube d'Esmarch, de sorte que la quantité de bactéries injectées était deux fois moindre qu'auparavant. Les animaux étaient tués successivement 2 1/2, 5, 7 1/2, 8, 10, 20, 40 minutes, 1, 2, 3, 4, 6, 7, 8, 9, 10, H, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 25 1/2, 26 1/2, 27 1/2 heures après les injections. A ces animaux j'en ai encore ajouté deux : un qui a succombé à la maladie 28 1/2 heures après l'inoculation; l'autre que j'ai sacrilié 19 1/2 heures après l'injection, quand il était déjà dans l'agonie. Le foie et la rate ont été étudiés chez ces trente-trois animaux (je ne possède pas de préparations de la rate de l'animal tué 40 minutes après l'inoculation) : les poumons n'ont été étudiés que chez les animaux tués 5, 8 minutes, 3, 7 et 9 heures après l'inoculation. Pour les inoculations je me servais toujours de cultures de la bactéridie charbonneuse asporogène, que m'a gracieusement remises M™^ Metchnikoff. Les méthodes que j'employais pour faire des préparations et les colorer sont les mêmes que celles dont je me suis servi dans mon travail précédent. Pour me faire une idée plus précise au sujet des particula- rités caractéristiques de chaque stade, je ne me bornais pas seu- lement à un simple examen des préparations, mais je tentais toujours, dans la mesure du possible, d'exprimer tous les faits principaux par des chiffres. Pour cela, je complais sur mes pré- parations du foie et de la rate : l°le nombre total de bactéi-ies ; 2° le nombre de bactéries englobées par les leucocytes ; 3° le nombre de bactéries normales et dégénérées. Je comptais le nombre total de bactéries le plus soigneusement possible, et notamment, je comptais sur plusieurs (3-6) préparations de cha- que animal toutes les bactéries trouvées sur 300-500 champs de vision (Reichert, Immersion homugène, n° 8). Pour toutes les autres numérations, je notais l'état de 100-300 bactéries trou- vées successivement sur quelques (2-4) préparations de chaque stade de la maladie ; je comptais encore la quantité de globules blancs qu'on trouve dans les préparations du foie et de la rate» DÉVELOPPEMENT Dy C[IARBON CHEZ LE LAPIN. 3 Comme le nombre de ces globules était, dans la plupart des cas, excessivement grand, il était presque impossible de les compter aussi soigneusement que les bactéries. C'est pourquoi je me suis borné à compter sur trois préparations de chaque stade tous les globules que j'ai rencontrés sur 30 champs de vision (10 champs de yision sur chaque préparation). Les résultats de toutes ces numérations sont insérés daus les Appendices. Je dois faire encore quelques remarques en ce qui concerne la succession des stades de la maladie. Le charbon, chez le lapin, est, comme on le sait, une maladie des plus irrégu- lières : les animaux survivent à l'inoculation pendant des temps très diilerents. Quoique la méthode que j'employais pour les inoculations me garantit un peu contre les irrégularités exces- sives, je n'ai pu rendre la marche de la maladie tout à fait cons- tante. C'est pourquoi le temps écoulé depuis l'inoculation n'a pu me servir, dans tous les cas, comme un moyen sûr pour juger des progrès qu'avait déjà faits la maladie. Il fallait donc avoir un autre moyen. Je me suis basé sur le nombre des bactéries contenues dans la rate. Nous verrons par la suite que l'orga- nisme lutte avec succès contre les bactéries pendant un temps plus ou moins long, pendant lequel le nombre de microbes qu'on rencontre dans les organes est toujours relativement petit. La victoire décisive des bactéries se manifeste tout d'abord par l'augmentation de leur quantité dans la rate, augmentation qui progresse dans la suite jusqu'à la mort de l'animal. En utilisant ce fait, je classais les stades de la maladie de mes animaux d'après le temps écoulé depuis l'inoculation, si le nombre de bactéries dans la rate n'était pas grand, et d'après ce nombre dans les cas contraires. J'ai étudié, comme je l'ai déjà dit, trois organes : le foie, la rate et les poumons. C'est pourquoi je divise mon article en trois parties consacrées à l'étude spéciale de chacun de ces orga- nes. A ces trois parties, j'en ajouterai une quatrième, où je ten- terai d'exposer la marche complète de la maladie, et une cin- quième consacrée aux conclusions générales à tirer de tous les faits relatés dans cette étude. ^^O^^^O'C ( ( r> -■< A r« V J^i 4 ANNALES DE LINSTITUT PASTEUR. I. — PHÉNOMÈNES DANS LE FOIE. En décrivant, dans mon article de 1892, les tableaux micros- copiques du foie immédiatement après rinjeclioii des bactéries charbonneuses, je me suis borné à indiquer qu'ils sont analo- gues à ceux que Ton voit après une injection de carmin. D'après cela, nous savons seulement que les bactéries sont englobées par les cellules (cellules endolhéliales des vais- seaux capillaires du foie et globules blancs) avec une rapidité extrême, de sorte qu'il est difficile de trouver des bactéries libres, même quelques minutes après l'injection. Je me suis borné à cette courte indication, parce qu'elle était suffisante pour démontrer le rôle des leucocytes dans la protection du sang contre toute invasion des microbes, ce qui était alors pour moi le plus important. Une description plus détaillée est maintenant nécessaire, et je commencerai par les tableaux observés dans le foie du lapin tué 7 minutes 1/^ après l'injection. Je choi- sis ce stade, parce que nous y trouvons déjà bien développés presque tous les phénomènes avec lesquels nous aurons affaire pendant toute la marche de la maladie : en outre, ce stade nous permet quelques conclusions au sujet de l'origine des modifica- tions observées. Les modifications les plus importantes se trouvent dans les cellules endothéliales des vaisseaux capillaires. Plusieurs de ces cellules sont gonflées, leur protoplasma est augmenté de volume, et parfois bourré par une grande quantité de grains de pigment, d'une couleur jaune brunâtre ou même brun foncé. C'est sur les préparations colorées par l'hématoxyline qu'appa- raît le mieux le pigment. Parmi ces grains, on voit çà et là, dans le protoplasma des cellules, des globules rouges plus ou moins altérés, et, en général, tous les intermédiaires entre les globules rouges presque intacts et les grains de pigment, de sorte qu'on doit considérer ces derniers comme les résidus des globules rouges détruits dans l'intérieur du protoplasma des cellules endothéliales. Quelques-unes de ces cellules conservent encore plus ou moins leur forme normale (voir la fig. 1, pi. I), tandis que les autres, poussant des prolongementsle long des vaisseaux capillaires, se présentent sous une forme étoilée irrégulière (voir les figures 2, 3, pi. I). DEVELOPPEMENT DU CHARBON. CHEZ LE LAPIN. 3 Outre les formes décrites, qui proviennent évidemment des cellules endolhéliales, nous en trouvons d'autres beaucoup plus compliquées. Nous rencontrons notamment çà et là, dans les vaisseaux capillaires, des cellules qui, au lieu d'un, ou au plus de deux noyaux, qu'on trouve d'ordinaire dans les cellules endothéliales normales, en contiennent une quantité beaucoup plus grande — 5, 10 et plus. Ces cellules compliquées présentent les ligures les plus bizarres, de sorte que leur description détaillée est tout à fait impossible. Je ferai remarquer seule- ment que leurs formes s'adaptent à celles des vaisseaux capil- laires, qui sont ici largement dilatés. Les figures 4, 5 et 6 (pi. I) pourront donner au lecteur quelque idée de ces cellules étranges. Quelle est l'origine de ces cellules ? Comme elles sont toutes situées dans les vaisseaux capillaires, là où dans le foie normal nous ne trouvons que les cellules endothéliales, il semble indis- pensable d'admettre que ces dernières prennent part à leur for- mation. C'est d'autant plus nécessaire que nous trouvons tous les stades intermédiaires entre les cellules endothéliales nor- males et les cellules polynucléaires les plus compliquées. Mais les autres éléments cellulaires doivent aussi prendre part à leur formation. En effet, si quelques cellules proviennent de la fusion des cellules endolhéliales voisines ou de la division de leurs noyaux (nous trouvons parfois dans les vaisseaux capillaires, des cellules en état de division kariokinétique), ce sont seule- ment les cellules relativement peu compliquées, avec 2 ou 3 noyaux, qui ont cette origine; les cellules multinucléaires exigent une autre explication. Ce qui me semble le plus probable, c'est qu'elles se forment par la fusion des cellules endothéliales avec les éléments unicel- lulaires du sang-, leucocytes mononucléaires et lymphocytes. Les tableaux microscopiques sont complètement d'accord avec cette supposition. Nous trouvons notamment dans les cellules compliquées, à côté de plusieurs noyaux d'un caractère endo- thélial (grands noyaux vésiculaires faiblement colorés), un ou plusieurs noyaux plus petits et beaucoup mieux colorés, qui sont tout à fait semblables à des noyaux de leucocytes mononu- cléaires. Le lecteur pourra les trouver sans peine sur nos figu- res. On trouve encore souvent des noyaux d'un caractère inter- (i ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. médiaire, de sorte qu'on doit admettre que les noyaux des leu- cocytes fusionnés avec les cellules endothéliales peuvent se transformer et acquérir les propriétés des noyaux endothéliaux. • On peut s'expliquer ainsi facilement l'origine de toutes les cel- lules endothéliales modifiées contenant plusieurs noyaux. Cette fusion des leucocytes mononucléaires avec des cellules endothé- liales me semble de la plus haute importance dans la formation des cellules dont il s'agit ici. Toutefois, pour éviter les malen- tendus possibles, je désignerai, dans la suite, toutes les cellules modifiées comme macrophages hépatiques, parmi lesquels je dis- tinguerai les macrophages hépatiques simples à un noyau, et les macrophages hépatiques compliqués à plusieurs noyaux. Je conser- verai le nom de cellules endothéliales pour celles qui sont tout à fait normales et qui n'ont encore subi aucune modification bien caractérisée. En ce qui concerne la fréquence des différentes formes des macrophages hépatiques, je dois faire remarquer que les formes compliquées avec une grande quantité de noyaux sont relative- ment rares : la plupart des macrophages ne contiennent que deux ou trois noyaux. Il est à peine nécessaire de mentionner que nous trouvons partout beaucoup de cellules tout à fait nor- males h côté des macrophages hépatiques, c'est-à-dire des cellules endothéliales modifiées. Cette description des macrophages hépatiques n'est pas encore complète, parce que nous avons laissé jusqu'ici de côté les relations de ces cellules avec les leucocytes poly- nucléaires. Les différentes formes de ces relations sont exposées dans mon article précédent, à l'endroit où j'ai décrit les phéno- mènes qui se passent dans le foie après les injections de car- min; j'y ai mentionné que les mêmes formes s'observent aussi après les injections de bactéries. En effet, les macrophages hépa- tiques (simples et compliqués) englobent souvent plus ou moins de leucocytes, qui sont tantôt vides, tantôt contenant des bacté- ries englobées (ici et dans la suite, je comprendrai toujours sous le nom de leucocytes ou de globules blancs les leucocytes poly- nucléaires). L'englobement des leucocytes est, dans la plupait des cas, tout à fait complet, de sorte que les leucocytes sont entourés par le protoplasma des macrophages (voir fig. 3, 5, 6, pi. T), ce qui est bien visible, parce que le protoplasma des DÉVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. 7 macrophages se colore beaucoup mieux que celui des leucocytes. J)ans les cas où les leucocytes englobés contiennent dans leur intérieur des bactéries, on observe souvent qu'une partie de la bactérie est située encore dans l'intérieur du leucocyte, tandis qu'une autre se trouve déjà dans le protoplasma du macrophage (vo.irâg.3,pl. I). Dans quelques cas, relativement très rares, il est vrai, on trouve un leucocyte fusionné avec un prolongement du macrophage, et la bactérie logée le long de ce prolongement, contenue ainsi simultanément dans le protoplasma du leuco- cyte et dans celui du macrophage (voir fig. 2, pi. I). On peut expliquer des tableaux de ce genre en admettant que les leuco- cytes transfèrent les bactéries englobées aux macrophages, explication que j'ai appliquée, dans mon article précédent, aux phénomènes analogues après les injections de carmin. Quel est le sort des leucocytes englobés par les macrophages? Deviennent-ils libres après avoir transmis leurs bactéries, ou périssent-ils dans le protoplasma du macrophage en secondant ainsi son accroissement ultérieur? Les tableaux observés ne permettent pas de donner une réponse sûre à ces questions'. Je puis seulement mentionner que la plupart des leucocytes englo- bés présentent un aspect complètement normal : les signes évi- dents de leur destruction ne s'observent que très rarement. Bactéridies. — Passant maintenant aux bactéries qu'on trouve dans le foie, nous devons tout d'abord noter comme une règle géné- rale que lesbactérit^s, sauf celles qui sont englobéespar des leuco- cytes, se trouvent presque toujours dans l'intérieur des cellules en- dothéliales modifiées, c'est-à-dire dans l'intérieur des macrophages hépatiques. Il est vrai que nous trouvons parfois les bactéries dans des cellules endothéliales presque normales; mais ces cas sont relativement très rares. C'est pourquoi nous devons admettre 1. Dans mon article précédent, j'ai admis que les globules blancs, après avoir transmis leur carmin aux cellules endothéliales, deviennent libres et entrent de nouveau dans la circulation générale. Je ferai remarquer ici que cette explica- tion, quoique la plus probable, n'est pas absolument indispensable. 11 se peut aussi que tout aboutisse à la destruction définitive des globules dans l'intérieur des macrophages. A propos, je ferai remarquer encore que la plupart des tableaux décrits ci-dessus peuvent être retrouvés dans le foie des lapins qui ont reçu des injections de carmin. Mais dans ce dernier cas, ils sont beaucoup plus rares et beaucoup moins compliqués qu'après les injections de bactéries. 8 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. que la modification des cellules endothéliales est une réaction cellulaire due aux bactéries eui^lobées : les cellules se modifient pour être plus appropriées à la lutte contre ces bactéries. Nous pouvons nous convaincre de l'existence d'une lutte entre les cellules et les bactéries en étudiant de plus près l'état de ces dernières. El, en efTet, à côté des bactéries tout à fait normales, c'est-à-dire colorées en bleu intense et pourvues de contours nets et réguliers, nous en trouvons d'autres faiblement colorées avec des contours plus ou moins irréguliers. Nous trou- vons ensuite des bactéries dont la coloration est encore plus défectueuse : ces bactéries ne se colorent que par places, et se présentent sous l'aspect singulier d'un amas de grains bleus rangés en ligne et inégalement colorés. Enfin, nous trouvons çà et là quelques grains qui ne peuvent être considérés comme les débris des bactéries qu'en les comparant aux autres formes que je viens de décrire. En un mot, nous trouvons ici les tableaux déjà souvent observés, et qui sont toujours considérés comme les dilïérents stades de la dégénérescence des bactéries dans l'intérieur des phagocytes. Comme ces formes font presque com- plètement défaut dans les cultures injectées, et se trouvent par- tout dans nos préparations du foie, nous devons reconnaître que les macrophages hépatiques possèdent une énergie extraordi- naire pour la destruction définitive des bactéries englobées : sept minutes et demie suffisent pour que leur destruction soit déjà très avancée. Il est probable que l'activité des macrophag^es dans cette voie se rattache d'une manière quelconque à la destruction des globules rouges : partout où nous trouvons des bactéries en voie de dégénérescence, nous trouvons aussi des grains de pig-- ment qui entourent, souvent plus ou moins complètement, les bactéries, comme on peut le voir sur les figures 1, 4, 5, etc. Pour terminer la description des phénomènes qu'on observe dans le foie, sept minutes et demie après l'injection des bacté- ries, je dois rappeler au lecteur qu'une grande quantité de bac- téries se trouvent encore, dans le foie, englobées par les leuco- cytes, comme cela est décrit dans mon article précédent : 20 0/0 à 30 0/0 du nombre total de bactéries se trouvent dans cet état'. 1. Dans mon article précédent, où je n'ai pas fait de numérations spéciales, je croyais que ce nombre est encore plus grand et qu'il atteint la moitié du nombre total de bactéries. DFÎVELOPPEMENT DU CHARBON CHKZ LE LAPIN. 9 Un certain nombre de bactéries contenues dans les leucocytes sont aussi dans un état de déj^énérescence plus ou moins marquée. Mais ce nombre est beaucoup inférieur à celui que contiennent les macrophages hépatiques; ce qui prouve que les leucocytes, quoique capables de digérer les bactéries englobées, sont toutefois plus faibles que les macrophages. Nous compren- drons alors pourquoi les leucocytes cèdent ordinairement leurs bactéries aux macrophages. Passant h présent à la description des phénomènes que l'on observe pendant toute la marche de la maladie, je commencerai par les variations du nombre de bactéries aux différents stades. Le lecteur trouvera dans les Appendices les chiffres que j'ai obtenus eu comptant les bactéries sur les préparations de tous mes lapins. Ici, je me bornerai seulement à présenter une courbe que j'ai construite d'après ces chiffres, et dont l'abscisse corres- pond aux différents stades, tandis que les ordonnées représentent le nombre de bactéries sur dix champs de vision des préparations de chaque stade. Les différents stades sont distribués d'après les principes que j'ai déjà développés auparavant. Pour que le lec- teur puisse savoir à quel animal correspond un stade donné, je donne ci-dessous un petit tableau oij, à côté des numéros des stades, je donne le temps qui s'est écoulé depuis l'injection jus- qu'au moment oii l'animal a été sacrifié. 7 l/"2', 10', 15', 20', 40', 1 h., 2 h., 3 h., 1, 2, 3. 8 h., 10 h., 12 h., 11 h., 13 h., 14 h., 17 h., 0, 7, 8, 9, 10, 11, 12, Temps 18 h., 10 h.. 26 1/2 h., 15 h., 25 \/-2 h., 9 h., 20 h., 7 h., N"s des stades 13. 14, 15, 16, ~^^-r^^- ^i-^^-^i^- 17, 18, Temps 21 h., 27 1/2 h., 16 h., 19 1/2 11., (agonie), 28 1/2 h. (mort) N"5 des stades 19, 20, 21, 22, 23. Au sujet de cette courbe, je dois faire remarquer que chacun de ces stades se rapporte à un seul animal, sauf les stades 17 et 18, où j'ai cru nécessaire d'en placer deux que j'ai désignés par a et b. J'ai fait cela parce que les animaux b m'ont présenté quelques particularités qui leur feront une place à part, quand nous décrirons les phénomènes qui se passent dans la rate. La Temps 2 1/2', 5', J^os des stades. Temps 4 h., 6 h., Nos des stades. 4, 5, 10 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. partie initiale de la courbe qui correspond h la première heure après l'injection est agrandie dans la direction de l'abscisse, nlin de rendre plus facile la lecture des moditications qui se produi- sent très rapidement pendant cette heure. 40 30 20 # / -• .... ■-- ... ... ... — .... ... ... ... ... ... __. ... ... ... i k. / ^^-=5 \ V \ / \ \ 1 s \ 7 s ^ y \ ^ ^ ^ , , '^ ^ ^^ « ■? S y Z Z 4 5 6 7 8 9 10 il IZ IZ J4- 15 /6 17 /8 D'après notre courbe, nous voyons que le nombre de bacté- ries dans le foie, après avoir atteint son maximum sept minutes et demie après l'injection, s'abaisse très rapidement pour restera un niveau très bas pendant presque toute la marche de la maladie (jusqu'au \^^ stade). Enfin (dès le 17*' stade), on observe une augmentation du nombre des bactéries, qui va sans cesse pro- gressant d'une marche rapide jusqu'à la mort de l'animal, où elles deviennent déjà innombrables. Ces derniers stades, caractérisés par une très grande quantité de bactéries dans le foie, ne pou- vaient pas être représentés sur notre courbe, et le lecteur qui voudra les suivre plus complètement pourra trouver les chitTres correspondants dans les Appendices. Nous pouvons ainsi diviser la maladie en trois périodes : 1° la période de l'abaissement progressif du nombre des bactéries, qui dure jusqu'à la 4^ heure après l'injection (4^ stade) ; 2° la période stationnaire jusqu'au 16'' stade; et enfin, 3° la période de l'accroissement du nombre des bactéries, depuis le 16« stade jusqu'à la mort de l'animal. Nous nous servirons, dans la suite, de cette division de la marche de la maladie. UEVEF.OPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. il Nous avons vu précédemment que les bactéries qu'on trouve dans le foie, sept minutes et demie après l'injection, sont déjà presque toutes englobées par des cellules. On observe le même fait pendant les deux premières périodes de la maladie : toutes les bactéries se trouvent englobées soit par des macrophages hépatiques, soit par les globules blancs; les bactéries sûrement libres font complètement défaut. Elles n'apparaissent qu'au commencement de la troisième période; leur quantité, qui est d'abord très petite, augmente de plus en plus, de sorte que, pendant les 22® (agonie) et 2.3° (mort) stades, presque toutes les innombrables bactéries qu'on trouve dans le foie sont libres. Pendant la première période de la maladie, la plupart des bactéries sont eng-lobées par les macrophages hépatiques : la quantité de bactéries dans les globules blancs est beaucoup plus petite. Avec le temps, cette relation chang'e, de sorte que, pendant la période stationnaire, la quantité de bactéries, englo- bées par les leucocytes, égale et parfois dépasse la quantité corres- pondante dans les macrophages. Cette relation dure pendant toute la période stationnaire, sauf pendant son dernier stade, où nous observons un brusque abaissement delà quantité de bacté- ries dans les leucocytes. Dès ce moment et jusqu'à la fin de la maladie, les bactéries eng-lobées se trouvent presque exclusive- ment dans les macrophages. Les bactéries que nous rencontrons dans le foie pendant tous les stades de la maladie se présentent à des états très différents. A côté des bactéries tout à fait normales, nous en trouvons d'autres qui, en conservant encore leur forme, présen- tent quelques anomalies : tantôt elles sont plus ou moins amin- cies ou raccourcies, tantôt leurs contours et leur coloration sont plus ou moins irréguliers {bactéries en voie de dégénérescence). Enfin nous trouvons des bactéries complètement dégénérées. Les bactéries normales, qui constituent la presque totalité de celles qu'on trouve dans le foie'immédiatement après l'injection, deviennent de plus en plus rares, de sorte que pendant la période stationnaire elles ne font qu'une très petite fraction du nombre total. Ainsi, par exemple, dans le stade 9® (11 heures après l'injection), nous ne trouvons que 2 0/0 de bactéries nor- males ; toutes les autres sont en voie de dég-énérescence plus ou 12 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEIJU. moins manifeste. En comparant la quantité totale de bactéries qu'on trouve pendant ce stade (0,8 bactéries sur 10 champs de vision) avec la quantité maxima que nous avons trouvée sept minutes et demie après l'injection (43 bactéries sur 10 champs de vision), nous pouvons évaluer facilement que, pendant onze heures de séjour des bactéries dans le foie, il ne reste à l'état normal que 1/2,500 de leur nombre primitif. Depuis les derniers stades de la période stationnaire, le pourcentage des bactéries normales commence à augmenter; cette augmentation progres- sive dure pendant toute la troisième période de la maladie, de sorte que, pendant les stades qui précèdent immédiatement la mort de l'animal, presque toutes les bactéries sont déjà tout à fait normales : le pourcentage de bactéries dégénérées est presque impossible à déterminer. Nous voyons, d'après la description donnée, que les stades médians de la période stationnaire (9'^ stade et stades voisins) doivent être considérés comme ceux où l'organisme a fait de son mieux dans la lutte avec les bactéries, et après lesquels la maladie commence à devenir de plus en plus grave. Cette aggravation se manifeste par l'accroissement du nombre total de bactéries et du pourcentage de bactéries normales. Mais elle devient encore plus manifeste, si nous comparons les formes des bactéries normales du commencement et de la fin de la période station- naire. Tandis que les bactéries du commencement de cetle période sont tout à fait semblables à celles qui ont été injectées et que nous trouvons immédiatement après l'injection, les bac- téries de la fm se présentent parfois sous forme de longs fila- ments, comme le montrent par exemple les figures 7 et 8^ qui correspondent au premier stade de la troisième période (16^ stade — quinze heures après rinjection) : ici les bactéries sont évidemment en état de multiplication. Cette forme des bac- téries, très rare pendant les derniers stades de la période station- naire, devient, pendant la troisième période, de plus en plus nombreuse, et se trouve à la fin de la maladie la forme prédomi- nante ou même presque unique. Les bactéries normales se trouvent englobées tantôt par les macrophages hépatiques, tantôt par les globules blancs, sans qu'il soit possible de déterminer dans quelles cellules elles se trouvent d'une manière prédominante. Seulement, dès la. fia de DÉVP]LOPPEMENï DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. 13 la période stationnaire, où la quantité de bactéries englobées par les leucocytes diminue brusquement, la quantité de bactéries normales dans les leucocytes diminue aussi : presque toutes les bactéries (sauf les bactéries libres) sont à présent englobées par les macrophages. En ce qui concerne les bactéries dég-énérées, nous remarquons, pendant toute la marche de la maladie, une prédominance manifeste des bactéries englobées par les macro- phages, ce qui est complètement d'accord avec la conclusion que nous avons tirée précédemment : à savoir que les macrophages hépatiques sont beaucoup mieux appropriés que les leucocytes pour la lutte avec les bactéridies. Voilà les faits principaux relatifs aux bactéries, pendant toute la marche de la maladie. Avant de pousser plusloin, je crois utile d'essayer d'expliquer les phénomènes observés. Quoique les faits dont nous disposons jusqu'à présent soient encore peu nombreux, leur explication est néanmoins possible, surtout si nous avons en vue ce que donne l'étude des autres organes que nous ferons dans les chapitres suivants. Au cours de cette explication, nous aurons encore l'occasion de mentionner quelques faits qui ne pouvaient pas trouver une place convenable dans la description précé- dente. Le fait le plus caractéristique de la première période de la maladie, c'est une diminution progressive et régulière du nombre de bactéries dans le foie. D'après tous les faits décrits jusqu'ici, nous pouvons affirmer que cette diminution est due à leur des- truction, soit parles macrophages hépatiques, soit par les glo- bules blancs. D'après notre courbe du nombre total de bactéries dans le foie, nous pourrions penser que la destruction des bacté- ries devient de plus en plus pénible. Mais cette conclusion est loin d'être fondée. Il doit se produire un ralentissement dans la destruction des bactéries (les bactéries qui ne sont pas encore détruites à un moment donné doivent être en général plus résis- tantes), mais il est toutefois beaucoup moins considérable que ne le fait voir notre courbe. En effet, il est invraisemblable que l'afflux des bactéries dans le foie ne dure que jusqu'au moment où nous y trouvons le maximum de leur nombre (sept minutes et demie après l'injection). Tout au contraire, nous verrons, dans la suite, que cet afflux se prolonge pendant toute la marche de la maladie, en s'efl'ectuant presque exclusivement par les leucocytes U ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. chargés de bactéries. Ainsi les bactéries que nous trouvons pen- dant un stade donné se composent : a) de bactéries qui y sont depuis le moment où leur nombre dans le foie était maximum, et b) de toutes les bactéries qui ont été transportées dans le foie plus tard, jusqu'au moment de l'observation, et dont la destruc- tion n'est pas encore accomplie. Il est évident que les bactéries b, en augmentant le nombre total de bactéries sur chaque stade, doivent masquer considérablement la vitesse de leur destruc- tion. Ainsi nous pouvons nous faire une idée assez précise au sujet des phénomènes qui se passent dans le foie pendant la première période de la maladie. Les bactéries injectées et encore libres, emportées par le courant sanguin à travers le foie, y sont englo- bées directement par les macrophag-es, qui s'emparent aussi d'une quantité plus ou moins grande de bactéries apportées par les leucocytes. Ce phénomène d'élimination des bactéries du sang circulant par le foie dure tant que se produit l'afflux des bacté- ries dans le foie. En même temps, la destruction rapide des bac- téries s'opère sans cesse et les rend en peu de temps complète- ment invisibles. Il est compréhensible que, de ces deux processus simultanés, doivent résulter des variations du nombre de bacté- ries pareilles à celles de notre coui'be. Eu ce qui concerne la période stationnaire de la maladie, nous pouvons la considérer, d'après tout ce que nous venons de dire, comme une période d'équilibre mobile entre les quantités de bactéries apportées et détruites dans le foie pendant un temps donné. Il me semble que c'est là la seule manière de voir, d'après les faits que nous avons observés pendant cette période. En effet, nous avons vu que la quantité de bactéries normales est ici toujours très petite : presque toutes les bactéries sont en état de dégénérescence marquée. Si nous considérons la vitesse extrême avec laquelle les bactéries dégénérées deviennent invisibles, nous ne pourrons expliquer la constance du nombre de bactéries, qui caractérise la période stationnaire, qu'en admet- tant qu'il y a un afilux constant de bactéries nouvelles, rempla- çant aussitôt celles qui sont détruites. Par conséquent, beaucoup des bactéries qu'on trouve à chaque stade doivent être considé- rées comme apportées dans le foie immédiatement avant l'observation. Le fait qu'une grande partie des bactéries qu'on DÉVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. 45 rencontre sur les préparations, pendant la période stationnaire, se trouvent dans les leucocytes, est aussi complètement d'accord avec cette manière de voir : étant donné la grande rapidité d'englobement des bactéries, nous devons admettre que les bactéries libres n'existent pas dans le sang pendant cette période, et que celles qui sont apportées dans le foie par le courant san- guin y sont transportées par les leucocytes. Dans notre description, nous avons tenté d'évaluer quelle frac- tion des bactéries arrêtées par le foie reste à l'état normal. En com- parant le nombre maximal de bactéries qu'on trouve immédiate- ment (sept minutes et demie) après l'injection, avec la quantité de bactéries normales pendant le 9*^ stade de la maladie (onze heures après l'injection, milieu de la période stationnaire), nous avons conclu qu'il ne reste à ce moment à l'état vivant que 1/2. .500 de la quantité primitive. Nous voyons à présent que celte conclusion n'est pas exacte. D'un côté, la quantité maxima de bactéries trou- vées pendant un stade quelconque ne peut être considérée comme une mesure exacte de la quantité totale de bactéries arrêtées par le foie (cette dernière peut beaucoup dépasser la première); d'un autre côté les bactéries normales que nous trouvons dans les différents stades de la période stationnaire ne sont pas nécessai- rement les résidus de celles à qui nous avons eu affaire aupara- vant, mais elles ont pu être transportées dans le foie immédiate- ment avant le moment de l'observation. Nous voyons donc que la quantité de bactéries restées dans le foie à l'état vivant ne peut être que presque infiniment petite. Il est plus probable qu'il ne reste pas du tout de bactéries vivantes dans le foie, tant que cet organe conserve encore son état normal, et que toutes les bactéries, arrêtées par le foie, y sont inévitablement détruites. A ce point de vue, le foie du lapin est un organe, pour ainsi dire, naturellement immunisé contre les bactéries charbonneuses. Cette immunité du foie ne dure pas pendant toute la maladie. Dès la troisième période, elle est déjà plus ou moins troublée, comme le démontrent les formes des bactéries, qui se trouvent évidemment à l'état de multiplication rapide. Mais, en nous appuyant sur les faits qui seront décrits dans les autres cha- pitres de notre article, nous pouvons démontrer facilement que ce trouble n'est pas aussi grand qu'on pourrait le croire d'après les tableaux microscopiques. Nous verrons notamment que, pen- 16 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. dant les derniers stades de la période stationnaire, et surtout pen- dant la troisième période de la maladie, les bactéries transpor- tées dans le foie par le courant sanguin chang-ent complètement d'aspect; au lieu d'être englobées par les leucocytes, elles sont libres et en voie de multiplication rapide. Outre cela, le nombre de bactéries transportées augmente de plus en plus. Nous pouvons alors comprendre la présence dans le foie de bactéries envoie de multiplication, au moins pendant les premiers stades de la troi- sième période de la maladie, sans qu'il soit nécessaire d'admettre queles macrophages hépatiques soient plus ou moins affaiblis. En effet, il n'est pas rare de trouver des bactéries qui, d'après leur aspect, étaient certainement auparavant à l'état de multiplication, et qui se trouvent néanmoins complètement détruites dans l'in- térieur des macrophages. La ligure 9 (pi. II) nous présente un cas pareil. Que le foie continue de détruire les bactéries avec succès, cela est aussi démontré par le pourcentage encore relali- vemenl grand de bactéries dég-énérées. Que ce pourcentage soit moins considérable que pendant les stades précédents, cela s'ex- plique suffisamment par l'augmentation de la quantité de bacté- ries normales transportées dans le foie. On peut donc affirmer qu'il n'y a eu multiplication des bactéries dansl'intérieur des macrophages que lorsque leur nombre y est trop grand pour qu'on les suppose apportées par le courant sanguin. Or, des cellules pareilles ne se trouvent qu'exceptionnellement pendant les derniers stades de la période stationnaire et les pre- miers stades de la troisième période de la maladie. Les macro- phages remplis de bactéries n'apparaissent que vers le milieu de cette troisième période, lorsque les bactéries commencent évidemment à rester maîtresses du champ de bataille, comme le démontrent par exemple les figures 10 et 11, qui corres- pondentau 20** stade de lamaladie (vingt-sept heures et demie après l'injection). Les tableaux de ce genre deviennent vers la fin de la maladie de plus en plus fréquents. Mais il est facile de démon- trer que, même alors, la majorité des bactéries qu'on trouve dans le. foie proviennent de celles qui ont été transportées par le cou- rant sanguin. En étudiant notamment nos préparations sous un faible grossissement, nous remarquons tout de suite que les bac- téries sont distribuées dans l'organe d'une manière singulière : elles sont concentrées de préférence autour des lobules hépa- DEVELOPPEMENT DU CilAHBON CHEZ LE LAPIN. 17 tiques, et leur nombre diminue progressivement vers les veines centrales où, dans la plupart des cas, nous n'en trouvons point. Ce mode de distribution des bactéries s'observe même dans le foie du lapin quia succombé vingt-huit heures et demie après l'inocula- tion. Il est évident qu'une distribution pareille ne peut être expli- quée que par la faculté du foie d'arrêter toutes les bactéries qui y sont transportées par le sang. Mais si le foie continue d'arrêter les bactéries, il ne les détruit plus; les bactéries se multiplient sans obstacles dans l'intérieur des macrophages qui les ont englobées. Les macrophages, enva- his par les bactéries^ périssent en ne laissant que des débris diffi- cilement reconnaissables, et les bactéries, devenues libres et se multipliant tantôt dans les vaisseaux capillaires, tantôt dans le sang des vaisseaux d'un plus grand calibre, nous donnent les tableaux bien connus du foie des animaux ayant succombé au charbon. Il est bon de signaler que les leucocytes, très abondants à ce moment dans le foie au milieu des bactéries, ne contiennent que très rarement des bactéries englobées. Tous ces phénomènes conduisent évidemment à une issue funeste. Les bactéries remplissent le foie quand l'animal meurt. Modifications histologiques. — Pour terminer cette étude du foie il me reste encore à exposer les modifications histologiques qui caractérisent toute la marche de la maladie. Je commencerai par les macrophages hépatiques. En étudiant les préparations du lapin tué sept minutes et demie après l'injection, nous avons déjà fait connaissance avec les difî"érentes formes de ces cellules. Nous avons dit aussi que les mêmes tableaux se répètent pendant toute la marche de la maladie, avec quelques modifications plus ou moins impor- tantes. Une de ces modifications consiste en ce que, pendant les stades oii le nombre de bactéries dans le foie est devenu très petit, la plupart des macrophages hépatiques n'en contiennent plus. Il est évident que les bactéries englobées auparavant ont été complètement détruites. Cette conclusion est d'autant plus nécessaire que nous trouvons toujours des macrophages avec les bactéries à un si haut degré de dégénérescence, qu'elles sont à peine reconnaissables. En ce qui concerne la quantité de macrophages hépatiques 2 48 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. aux différents stades de la maladie, elle varie peu. Ces cellules se trouvent chez tous nos animaux, et toujours en quantité rela- tivement faible. Leur nombre augmente un peu seulement vers le commencement de la troisième période de la maladie, par suite d'une augmentation parallèle du nombre de bactéries. Vers la fin de la maladie, leur nombre diminue de nouveau, probablement parce qu'elles ont été à présent détruites par les bactéries. Les macrophages simples, c'est-à-dire les cellules endothéliales peu modifiées, se trouvent, pendant les premières dix minutes après l'injection, en quantité très considérable. Ensuite, leur nombre décroît au fur et à mesure de la dimi- nution de la quantité de bactéries; ce qui nous laisse conclure que les petites modifications subies par ces cellules disparaissent promptement après la destruction complète des bactéries englobées. A la troisième période de la maladie, la quantité de macrophages simples augmente de nouveau pour subir, vers la fin de la maladie, une diminution nouvelle, qui est due proba- blement aussi à la destruction des cellules par des bactéries en voie de multiplication rapide. Je dois dire encore quelques mots au sujet de la quantité du pigment, qu'on trouve dans l'intérieur des macrophages. Nous avons vu précédemment qu'il est déjà très abondant chez le lapin tué sept minutes et demie après l'injection; il est encore plus abondant chez le lapin tué dix minutes après l'inoculation. Nous observons chez ce lapin un phénomène très intéressant : le pigment qui, pendant le stade précédent, était entièrement enfermé dans les macrophages, se trouve à présent aussi dans lescellules hépatiques. Pendant le stade suivant, c'est-à-dire chez le lapin tué quinze minutes après l'injection, la quantité de pig- ment est devenue déjà beaucoup moins considérable ; et plus tard (vingt minutes), nous n'en trouvons que des quantités très faibles. Pendant la marche ultérieure de la maladie, nous trouvons le pigment dans les macrophages et dans les cellules hépatiques, en quantité toujours relativement petite et en même temps très variable. Seulement, vers le commencement de la troisième période de la maladie, nous observons une augmentation consi- dérable de sa quantité, de sorte que les tableaux que nous trouvons ici peuvent être mis à côté de ceux que nous observons dans les premiers stades suivant immédiatement l'injection. DEVELOPPEMENT DU CHARBON ClItZ LE LAPIN. iU Vers Ja fui de la maladie, la quantité de pigment diminue consi- dérablement. Quelle signification peut-on attribuer à l'apparition du pigment dans les macrophag'es et dans les cellules hépatiques? Nous ne pouvons pas répondre à cette question. Il est seulement évident que la destruction des globules rouges dans les macro- phages, le transport des grains de pigment, formés à la suite de cette destruction, dans les cellules hépatiques, ainsi que leur dis- parition rapide de l'intérieur de ces dernières, tout cela nous prouve qu'après l'injection des bactéries, le foie devient le sièg'e de processus chimiques très intenses. L'augmentation de volume des cellules hépatiques, observée sur plusieurs stades, plaide aussi en faveur de cette conclusion. Il est probable que les substances nocives pour les bactéries, qui aident aux cellules à lutter contre les bactéries avec un si grand succès, sont élaborées dans le foie à la suite de ces processus, Pourfinircetexposé, il ne me reste qu'à mentionner les varia- tions du nombre des leucocytes qu'on trouve dans le foie pendant les différents stades. En ce qui concerne les détails, je renverrai le lecteur à l'Appendice, et je dirai seulement que le premier maxi- mum du nombre de leucocytes coïncide strictement avec le maxi- mum du nombre de bactéries dans le foie, c'est-à-dire qu'on l'ob- serve sept minutes et demie après l'injection. Leur nombre diminue ensuite rapidement, pour s'élever de nouveau vers la première heure après l'injection. Dès ce moment, la quantité de globules blancs, en présentant des variations irrégulières et très consi- dérables, reste toujours plus ou moins élevée. Pendant le premier maximum du nombre de leucocytes, leur distribution dans le foie est très irrégulière : tantôt nous ne trouvons presque pas de leucocytes, tantôt ils abondent dans les vaisseaux capillaires et interlobulaires, en formant des agglomérations parfois très considérables. Pendant ce temps' nous ne trouvons, sur les coupes des grands vaisseaux, presque pas de leucocytes, ce qui nous prouve que ces derniers se sont en effet arrêtés dans le foie. Pendant les stades plus éloignés, la distribution des globules blancs change considérablement. Nous les trouvons à présent partout : ils abondent et dans les vaisseaux capillaires et dans les vaisseaux interlobulaires et, enlin, dans le sang des grands vaisseaux du foie. Il est évident qu'il s'agit à présent d'une leu 20 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUll cocylose générale, développée sous l'inflaence dos bactéries injectées. Cette leucocytose, bien marquée pendant toute la mala- die, s'accentue surtout vers sa lin, où nous trouvons parfois les vaisseaux bourrés de leucocytes. Je passe à présent à la description des phénomènes dans la rate. II. — PHÉNOMÈNES DANS LA RATE Je commencerai en donnant la courbe du nombre de bacté- ries trouvées dans la rate pendant toute la marche de la maladie. Pour pouvoir mieux préciser les différences qu'on observe à ce sujet entre le foie et la rate, je présente en même temps de nouveau la courbe du nombre de bactéries dans le foie. Cette dernière est représentée par une ligne continue et la première par une ligne pointillée. 40 30 £0 10 \ \ 1 : 1 : - ^ 1 '-. 1 . i i 1 ' 1 ; 1 : 3 II- >; 1 1 *^, / t \ y ■', w ( _ /' . t' ^ V. \ y S 's / r' '"'■^ . --•■• 1 i \ / 7 b ■^ ^ ^ \ ^ X. ^ \ r' p r 1 ^^ ■ tT'^Ss; 5 s § ' « 3 '-'■ 5 ^' / ^ 5 /" /' ■'^ '3 ii. IS i6 II IS Nous voyons par ces courbes que la marche de la maladie, d'après le nombre de bactéries dans la rate, peut être aussi divisée en trois périodes bien distinctes, correspondant complè- tement à celles que nous avons établies auparavant d'après le nombre de bactéries dans le foie. Néanmoins, nous observons ici beaucoup de différences dans toutes les périodes. En ce qui concerne la première, nous remarquons que le DÉVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. 21 nombre de bactéries s'accroît dans la rate beaucoup moins vite que dans le foie, immédiatement après l'injection : le maximum n'est atteint que quinze minutes après, au lieu de sept minutes et demie dans le foie. En outre, ce maximum est beaucoup moins élevé. Ce maximum atteint, le nombre de bactéries ne diminue pas rapidement comme dans le foie, mais reste plus ou moins élevé, de sorte que, pendant le premier stade (une heure après l'injection), le nombre de bactéries dans la rate est déjà plus con- sidérable que dans le foie. Dès ce moment commence la dimi- nution progressive de la quantité de bactéries, qui surpasse cependant toujours la quantité correspondante dans le foie. Pendant la période stationnaire (depuis le S*' jusqu'au IS'' stade), nous observons dans la rate des variations assez considérables du nombre de bactéries , qui reste toujours (sauf les 9*^ et 10" stades) au-dessus de celui du foie. La troisième période de la maladie est caractérisée par une brusque augmen- tation du nombre de bac- téries, qui deviennent in- nombrables en peu de temps. Il est bon d'ob- server que les bactéries sont déjà très abondantes dans la rate, quand dans le foie elles sont encore presque aussi rares que pendant la période sta- tionnaire. Pour permettre au lecteur de se faire une idée de la marche relative de l'accroissementdu nom- bre de bactéries dans le foie et dans la rate pendant cette troisième période de la maladie, je donne ci- contre des courbes que j'ai construites sur une échelle beaucoup pluspetite que les courbes précédentes. m 330 ZOG lÛO 30 60 40 / / * ,-'' : ; 1 ; i i 1 1 / è * V. 1 î » 1 l^ ---^ (f ■ ■■ / : b'-j ' .--' r- — ■ V J JS 15 " y iS 19 Zû Sd iZ Si 2-2 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Nous voyons, par ces courbes, que l'augmentation du nombre de bactéries, qui commence dans la rate beaucoup plus tôt que dans le foie, suit en même temps une marche beaucoup plus rapide, de sorte que la différence entre les nombres de bactéries dans le foie et dans la rate augmente de plus en plus. Seulement, vers la fin de la maladie, quand le nombre de bactéries semble être devenu constant dans la rate et continue k aug-menter dans le foie, cette différence s'efface un peu, mais elle reste encore bien accentuée. Nos courbes nous montrent aussi pourquoi il était nécessaire de représenter les stades 17 et 18 par deux animaux : les lapins b ont montré dans leur foie beaucoup plus et dans leur rate beau- coup moins de bactéries que les lapins a. Il est évident que ces lapins ne pouvaient pas être rangés parmi les autres, et devaient occuper une place spéciale. Les bactéries que nous trouvons dans la rate pendant la pre- mière période de la maladie sont toutes englobées par les cellules (leucocytes et cellules de la pulpe); en tout cas, nous ne trou- vons pas de bactéries qui soient sûrement libres. A cet égard les phénomènes dans la rate concordent complètement avec ceux du foie. Mais, pendant la période stationnaire, contraire- ment à ce que nous savons pour le foie, nous trouvons déjà, dès les premiers stades, des bactéries sûrement libres. Ces bactéries pourtant ne sont pas nombreuses : elles ne font toujours qu'une minorité du nombre total de bactéries dans la rate. Dès la troi- sième période de la maladie, le nombre de bactéries libres aug- mente rapidement. Quoique les bactéries libres se trouvent à présent aussi dans le foie, leur nombre dans la rate est, pendant tous les stades, beaucoup plus considérable. Immédiatement après l'injection, presque toutes les bactéries se trouvent dans la pulpe de la rate, et seulement une quantité relativement très petite est englobée par les leucocytes. Par la suite, le nombre de bactéries dans les leucocytes augmente de plus en plus, de sorte que, 20 minutes après l'injection, nous trouvons déjà la majorité des bactéries dans l'intérieur des glo- bules blancs. Dès ce stade, le pourcentage des bactéries dans les leucocytes reste toujours très élevé pendant les deux premières périodes de la maladie. Dès le dernier stade de la période station- naire, nous trouvons, dans la rate ainsi que dans le foie, un abais- DÉVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. i>3 sèment brusque du nombre de bactéries dans les leucocytes. Pen- dant la troisième période, leur nombre devient tout à fait minime. Nous trouvons déjà très tôt, dans la rate ainsi que dans le foie, les bactéries en état de dégénérescence plus ou moins manifeste. Mais leur nombre, surtout pendant la première heure après l'injection, est toujours beaucoup moins considérable que dans le foie. Pour mieux comparer les phénomènes dans ces deux organes, il est plus avantageux de recourir à la compa- raison du nombre de bactéries normales, c'est-à-dire des bactéries qui ont échappé au pouvoir bactéricide des cellules. Le nombre de ces bactéries, pendant la première période, est toujours plus grand dans la rate, mais la différence en général n'est pas encore bien marquée : elle ne le devient que pendant la période station- naire. Nous savons déjà que, pendant cette période, le pourcentage des bactéries normales dans le foie est toujours petit et parfois même très petit. Dans la rate, au contraire, il est toujours plus ou moins élevé. Ainsi, en calculant le pourcentage moyen pour tous les stades de la période stationnaire, nous trouvons pour le foie et pour la rate les nombres suivants : 10,7 0/0 de bactéries normales dans le foie et 33,4 0/0 dans la rate. Pendant la troi- sième période de la maladie, nous observons, dans la rate ainsi que dans le foie, une augmentation de la quantité relative de bactéries normales, mais cette quantité est toujours beaucoup plus élevée dans la rate. Les bactéries normales se trouvent tantôt dans les cellules et tantôt elles sont complètement libres. Toutes les bactéries libres sont toujours à ïétat normal, il n'y a pas parmi elles de bactéries dégénérées. Les bactéries dégénérées se rencontrent au contraire toujours dans Vintérieur des cellules^ soit dans les cellules de la pulpe splénique, soit dans les leucocytes. 11 est bon de signaler que nous trouvons la majorité des bactéries dégénérées dans l'intérieur des leucocytes, contrairement à ce que nous avons vu pour le foie, où elles se trouvent principalement dans les macro- phages hépatiques. Ainsi les leucocytes doivent être considérés comme des éléments plus appropriés pour la lutte avec la bacté- ridie que les cellules de la pulpe splénique. Seulement, vers la troisième période de la maladie, où les leucocytes cessent d'en- glober les bactéries, le nombre de bactéries dégénérées dans les globules blancs s'abaisse rapidement. 24 ANNALKS DE L'INSTITUT PASTEUR. D'après la descriplion donnée, nous voyons que les phéno- mènes dans la rate sont pour l'organisme lioaucoiip moins bénins que les phénomènes correspondants dans le foie : dans la rate, le nombre total de bactéries ainsi que le pourcentage de bactéries normales est toujours beaucoup plus considérable. Le caractère plus dangereux des phénomènes dans la rate ressort encore mieux de l'étude des formes et de la distribution des bac- téries dans cet organe. Bactéridies. — Pendantlapremièrepériode de la maladie, toutes les bactéries sont englobées par les cellules et sont disséminées assezrégulièrementdansle tissu del'organe. Mais, dèsle commen- cement de la période stationnaire, à côté de ces bactéries, nous en trouvons d'autres avec des caractères tout à fait particuliers. Tandis que, sur toute la préparation, les bactéries sont en général distribuées par unités dans l'intérieur des cellules, nous rencon- trons çà et là des bactéries disposées par groupes, contenant souvent plusieurs individus. Ce sont des filaments polyarticu- laires plus ou moins longs et parfaitement colorés. Plusieurs de ces bactéries sont sûrement libres. Le lecteur peut se faire une idée des différentes formes de ces groupes de bactéries par nos figures 12 à 18 (pi. I et HT), qui sont dessinées d'après les tableaux trouvés pendant les différents stades de la période sta- tionnaire. Ces tableaux démontrent nettement une multiplication, sous forme de centres isolés, des bactéries dans la rate. Cette multi- plication caractéristique, pour toute la période stationnaire de la maladie (parmi les stades de cette période, seul le neuvième ne m'a présenté aucun centre de mnltiplication), commence déjà probablement pendant la première période. Du moins j'ai réussi à trouver un centre pareil pendant le troisième stade (fig. 15, pi. III). En ce qui concerne la fréquence de ces centres pendant la période stationnaire, je dois faire remarquer que nous observons à ce sujet des variations très considérables. Pendant quelques stades nous en trouvons quelques-uns sur chaque préparation, tandis que pendant les autres il faut cher- cher sur deux, trois préparations, pour en trouver un. En outre, pendant quelques stades, ils sont plus ou moins compliqués, et pendant les autres ils ne contiennent que quelques bactéries. DÉVELOPPEMENT DU CHAllBON CHEZ LE LAPIN. 25 Dans les cas où les centres de multiplication sont très fréquents, ils sont aussi plus compliqués, et vice versa. Quel est l'origine de ces centres de multiplication? D'après quelques tableaux microscopiques que j'ai réussi à observer, ce qui me semble le plus probable, c'est qu'ils sont dus à la multiplication des bactéries dans l'intérieur des cellules de la pulpe splénique. Du moins, nous trouvons parfois ces centres enfermés dans une cellule unique, comme, par exemple, dans les figures 16 et 24 (pi. III). Ensuite nous rencontrons des bactéries en voie de multiplication dans des cellules dont les noyaux sont déjà à peine visibles (voir fig-. 19, pi. III), et enfin nous voyons des amas de bactéries qui , d'après leur disposition , paraissent avoir été enfermées dans l'intérieur d'une cellule à présent complètement détruite (voir fig'. 23, pi. III). Ces tableaux nous laissent facilement reconstituer toute la marche du développement des centres de multiplication : les bactéries, enfermées dans une cellule quelconque de la pulpe splénique, se multiplient, détruisent la cellule et, mises en liberté, de- viennent le point de départ de multiplications plus compli- quées. Je dois avouer que des tableaux aussi nets que les précé- dents sont très rares, mais les cellules de la pulpe splénique cà contours bien nets ne sont pas moins rares. Des tableaux tout à fait identiques aux précédents, avec cette différence toutefois que les contours des cellules sont mal visibles, et que, par conséquent, la présence des bactéries dans leur intérieur ne peut pas être aussi bien démontrée, se trouvent au contraire partout. De plus, nous trouvons, sur chaque préparation, des cellules contenant dans leur protoplasma une bactérie normale plus ou moins allongée. On peut évidemment considérer ces tableaux comme les stades les plus précoces du développement des centres de multiplication des bactéries. Vers la troisième période de la maladie, quand le nombre de bactéries dans la rate augmente rapidement, leur distri- bution, sous forme de centres de multiplication isolés, reste la même, mais ces centres contiennent à présent beaucoup plus de bactéries. Il n'est pas rare d'en trouver quelques-uns qui sont formés de cent et d'encore plus d'individus. En même temps le nombre de ces centres a aussi augmenté. Vers la fin 26 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. de la maladie, les centres isolés se confondent, et tout le tissu de la rate (sauf les corpuscules de Malpiglii qui restent libres dans la plupart des cas) se transforme en un enchevêtrement continu des bactéries. Je passe à présent aux modifications provoquées dans la rate par l'accumulation des leucocytes. Nous savons déjà, d'après mon article précédent, que cette accumulation se produit avec une vitesse extraordinaire : quelques minutes après l'injection, nous trouvons déjà des masses de globules blancs qui entourent les bactéries arrêtées dans cet organe. Le nombre de leucocytes dans la rate augmente d'abord rapidement, atteint son maximum environ après vingt minutes, et présente ensuite une série de variations irrégulières, en restant toujours sur des chiffres très élevés, qui s'élèvent encore de plus en plus avec la marche de la maladie. En comparant à ce sujet les phénomènes dans le foie et dans la rate, nous voyons que le nombre de globules blancs dans la rate est toujours, à tous les stades, beaucoup plus considérable que dans le foie. Les leucocytes sont toujours groupés autour des bacté- ries. Mais c'est pendant la période stationnaire de la maladie que ce mode de distribution dans le tissu de la rate est le plus frappant, notamment là où les bactéries forment les centres de multiplication décrits ci-dessus : ces amas de bac- téries sont parfois complètement parsemés de leucocytes, de sorte que le tissu même de la rate devient presque invisible. Les différents tableaux que nous observons ici sont représentés sur nos figures. Nous voyons que nous pouvons distinguer plusieurs stades dans les relations entre les globules blancs et les bactéries. Si le centre de multiplication des bactéries n'est pas grand, surtout s'il est constitué par des bactéries incluses dans une cellule, nous ne rencontrons pas ou presque pas de eucocytes (voir les fig. 13 et 18, pi. I et II). Si les centres de multiplication contiennent déjà plusieurs bactéries et surtout des bactéries libres, nous les trouvons alors toujours entourées par des leucocytes qui, dans quelques cas, se trouvent seulement dans le voisinage immédiat des bactéries (voir les figures 12, 14, 21, pi. 1; II) et dans les autres cas pénètrent dans l'intérieur des centres de multiplication, séparant et isolant les bactéries qui DEVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. 27 les constituent. Ce sont évidemment les dilTérents stades d'un même processus, dont la signification nous deviendra claire un peu plus tard. Les globules blancs qui entourent les bactéries d'un centre de multiplication sont vides pour la plupart, ce qui est tout à fait compréhensible, étant donnée la grande quantité de leucocytes qui s'accumulent autour d'une quantité de bactéries relative- ment petite. Mais nous en trouvons toujours quelques-uns qui ont englobé quelques bactéries. Leur nombre est petit, si les leucocytes n'ont pas encore pénétré dans l'intérieur du centre de multiplication, et croît au fur et à mesure que les bactéries sont de plus en plus éparses. Ainsi là où les centres de multipli- cation sont transformés en un groupe de bactéries isolées et éloi- g-nées les unes des autres, nous trouvons déjà presque toutes les bactéries dans l'intérieur des globules blancs (voir la fig. 17, pi. III). Outre les leucocytes qui s'accumulent autour des centres de multiplication des bactéries, nous en trouvons encore beau- coup d'autres qui sont dispersés dans tout le tissu de la rate en quantité plus ou moins abondante. Parmi ces leucocytes, nous en trouvons quelques-uns qui contiennent dans leur intérieur des bactéries englobées. Ces dernières sont parfois tout à fait normales, mais, dans la plupart des cas, elles présentent les sig'nes d'une dégénérescence plus ou moins complète. Il est re- marquable que, parmi ces bactéries englobées et digérées dans le protoplasma des globules blancs, il y en ait quelques-unes qui, par leur longueur, rappellent tout à fait celles que nous rencontrons ordinairement dans les centres de multiplication (voir lesfig. 23, 26 et 27, pi. III.) La description donnée se rapporte à tous les stades de la pé- riode stationnaire. Pendant la troisième période de la maladie, nous rencontrons en général les mêmes tableaux, avec cette seule différence, qu'il devient à présent de plus en plus difficile de trouver des bactéries sûrement englobées par les leucocytes. Ces derniers s'accumulent dans la rate en quantité encore plus grande que pendant la période stationnaire; ils entourent les centres de multiplication des bactéries tout à fait comme au- paravant, mais ils ont déjà perdu leur faculté d'englober les bactéries qui, ne rencontrant plus aucun obstacle pour leur 28 AJNNALES DE L'IINSTITUT PASTEUU. développement, se multiplient avec une rapidité extrême et amènent bientôt la mort de l'animal. Modifications histologiques. — Passons à présent à l'étude des modifications de la structure histologique de la rate pendant toute la marche de la maladie, en ne nous arrêtant que sur celles qui sont les plus manifestes et qui semblent les plus importantes. Une des modifications les plus frappantes est l'apparition dans la rate de grains de grandeur variable, qui se teintent de même que les noyaux des cellules, en bleu sur les préparations d'hé- matoxyline et en rouge sur celles de picro-carmin. Ces grains peuvent jusqu'à un certain degré se colorer par la méthode de Gramm, ce qui les fa,it encore ressortir davantage sur le fond plus clair de la préparation. La grandeur de ces grains, comme je l'ai déjà dit, est différente ; les plus grands ont presque la même grosseur que les noyaux des leucocytes polynucléaires; les plus petits se présentent sous forme de points nettement colorés. Tous les grains, surtout les plus grands, ont des con- tours très nets et réguliers, et, par leur distribution, rappellent quelquefois beaucoup la distribution des noyaux dans des leuco- cytes polynucléaires. Il est souvent très difficile de déterminer la relation qui existe entre ces grains et les cellules de la rate ; mais, dans la plupart des cas, on peut bien voir qu'ils ne sont pas libres, mais se trouvent dans l'intérieur de cellules qui, outre les grains, renferment encore parfois des globules blancs complètement normaux (voir les fig. 20 et 22, pi. III). Dans ces cas, nous trouvons dans l'intérieur d'une cellule toutes les formes intermédiaires entre les noyaux des leucocytes et les grains d'une grandeur différente. D'après ces tableaux, il n'est point douteux que les grains décrits ne sont autre chose que les résidus des noyaux des globules blancs détruits dans l'intérieur des cellules de la rate. Il est bon de signaler que les cellules qui con- tiennent ces grains ne renfermentjamais de bactéries englobées. Outre la destruction des leucocytes, nous trouvons aussi dans la rate des signes évidents de la destruction des globules rouges. Nous rencontrons notamment des cellules qui sont remplies de grains de pigment, colorés en brun ou brun jaunâtre. Ces grains ont, dans la plupart des cas, une forme plus ou moins irrégu- lière. Ils se trouvent soit dans les cellules particulières, soit dans DÉVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPLN. 29 les cellules où se trouvent déjà les grains décrits ci-dessus, pro- venant de la destruction des globules blancs. Mais, contraire- ment à ce que nous avons vu auparavant pour le foie, la des- truction des globules rouges est ici beaucoup moins marquée que la destruction des globules blancs. Les phénomènes de destruction des leucocytes que je viens de décrire, ont pour nous un intérêt particulier, à cause de la vitesse extraordinaire avec laquelle ils se développent dans la rate : les grains, qui apparaissent déjà après deus minutes et demie, deviennent très nombreux cinq minutes après l'injection des bac- téries. Dès lors nous les trouvons pendant tous les stades delapre- mière période de la maladie, en quantité plus ou moins grande, mais sujette néanmoins à des variations considérables. Vers le commencement de la période stationnaire, ces grains dispa- raissent presque complètement, de sorte qu'on ne peut plus les trouver qu'en quantité minime jusqu'à la fin de la maladie. Quelle est la signification de ces phénomènes ? Rappelons à ce sujet les phénomènes analogues, observés par M. Metchnikoff' pendant son étude sur l'érysipèle. Il a vu notamment que le rôle actif, dans la lutte avec les slreptococciis, appartient exclusi- vement aux leucocytes, qui englobent et digèrent les microbes- En même temps, les cellules voisines du tissu conjonctif s'hy- pertrophient, et englobent une plus ou moins grande quantité de globules blancs, qui y sont bientôt détruits. Ces grands macro- phages, dont la ressemblance avec nos cellules, contenant les débris des noyaux des globules blancs, est tout à fait frap- pante, sont, d'après M. Metchnikoff, les véritables balayeurs du champ de bataille : ils englobent et détruisent les globules qui sont devenus incapables de prolonger leur lutte avec les mi- crobes. Il me semble probable que les faits que j'ai observés dans la rate doivent être expliqués de la même manière : les globules faibles, qui ne peuvent pas supporter les toxines bac- tériennes, sont détruits très vite, pour faire place à d'autres élé- ments plus forts. Il est alors compréhensible que les phénomènes de destruction des globules blancs ne s'observent qu'au début de la maladie : les globules blancs faibles une fois détruits, il ne reste plus dans l'organisme que des globules plus appropriés pour la lutte avec les bactéries. È, 1. Vlrchow's Archiv, B. 107, 1887. 30 , ANiNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. En ce qui concerne les autres modifications du lissu de la rate, je mentionnerai seulement les phénomènes de la karyoki- nëse, que nous trouvons toujours pendant les deux premières périodes de la maladie à la périphérie des corpuscules de Mal- pighi, et l'augmentation de volume de ces corpuscules. Marche des phénomènes. — Passons à présent à l'explication des phénomènes dans la rate. Ici, comme dans l'explication des phénomènes dans le foie, nous nous arrêterons tout d'abord sur le nombre de bactéries que nous trouvons dans la rate pendant toute la marche de la maladie. En ce qui concerne la première période et notamment les stades qui suivent immédiatement l'injection, je veux rappeler tout d'abord une particularité qui a déjà été analysée dans mon article précédent. Cette particularité consiste en ce que les bac- téries sont beaucoup moins nombreuses dans la rate que dans le foie. Sans entrer dans la discussion de ce fait, je ferai remar- quer seulement que nous devons voir ici une adaptation très utile pour l'organisme : la rate qui est, d'après tout ce que nous ont appris les descriptions précédentes, relativement faible dans la lutte contre les bactéries, doit éviter autant que possible leur accumulation dans son tissu. Les autres différences entre le foie et la rate, que nous avons observées pendant la première période de la maladie, s'expliquent suffisamment à mon avis aussi par la faiblesse rela- tive de la rate envers les bactéries. Ainsi nous pouvons facilement expliquer pourquoi le maxi- mum du nombre de bactéries dans le tissu de la rate s'observe beaucoup plus tard que dans le foie. Les bactéries, dont l'afflux dans la rate, ainsi que dans le foie, doit se faire pendant toute la durée de la maladie, doivent s'accumuler de plus en plus dans cet organe jusqu'au moment oii le nombre de bactéries détruites pen- dant un temps donné est égal au nombre de bactéries nouvelle- ment retenues. Or, ce moment doit arriver d'autant plus tard que la destruction de bactéries est plus lente. Nous pouvons aussi expli- quer de la même manière pourquoi, une fois le maximum atteint, le nombre de bactéries dans la rate ne diminue pas rapidement, mais reste, pendant quelque temps, approximativement à son niveau maximum (jusqu'à une heure après l'injection dans DÉVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. M notre cas). Dès ce moment, la destruction des bactéries dans la rate commence à se manifester par une diminution progressive de leur nombre jusqu'à la fin de la première période de la maladie. Je dois faire remarquer d'ailleurs que la diminution du nombre de bactéries peut être encore en partie produite par une autre cause. Nous savons en effet que, pendant la première période de la maladie, il y a toujours dans la rate beaucoup de bactéries englobées par les globules blancs. Or ces globules sont complètement libres, et peuvent facilement, étant entraînés par le courant sanguin, abandonner la rate pour le foie. C'est probablement une des sources des bactéries qui, comme nous le savons .déjà, sont sans cesse transportées dans cet organe pour y être définitivement détruites. La destruction des bactéries dure aussi pendant toute la période stationnaire. En même temps il se produit une multipli- cation des bactéries qui, comme nous l'avons vu, détruisent les cellules de la pulpe où elles étaient enfermées et, devenant libres, composent les centres de multiplication si caractéristiques pour cette période. Mais si les bactéries commencent à se multiplier si tôt dans la rate, pourquoi n'envahissent-elles pas tout de suite cet organe? Pourquoi leur nombre reste-t-il pendant assez long- temps au même niveau ? L'analyse des relations entre les bactéries et les globules blancs donne, à mon avis, une réponse tout à fait satisfaisante. D'après les tableaux microscopiques, décrits précédem- ment, nous pouvons conclure que les leucocytes entourent toujours les centres de multiplication des bactéries, tout au moins si ces centres contiennent une quantité de bactéries assez considérable, qu'ils pénètrent dans l'intérieur de ces centres, et qu'après avoir écarté les bactéries isolées, ils les englobent avec une grande énergie. Ainsi, les bactéries qui composent les centres de multiplication deviennent plus ou moins complètement la proie des leucocytes, qui doivent être considérés comme des éléments plus adaptés que les cellules de la rate pour la lutte contre les bactéries. Les bactéries englobées par les leucocytes sont en partie détruites dans la rate même. Gela est bien démontré par le fait que nous trouvons des bactéries dégénérées dans l'intérieur des leucocytes. Mais la rate se débarrasse encore par un autre pro- 32 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUK. cédé des leucocytes contenant des bactéries. Sur presque tous nos dessins, nous voyons bien nettemeut que les leucocytes con- tenant des bactéries se trouvent dans le voisinage immédiat des espaces sanguins de la rate. Ils peuvent très facilement être en- traînés par le courant sanguin et alors se diriger vers le foie où les bactéries qu'ils contiennent seront détruites définitivement. Ainsi, il est possible pour l'organisme, grâce à l'action des leuco- cytes, de maintenir le nombre de bactéries dans la rate à un niveau relativement bas pendant un temps plus ou moins long (pendant toute lapériode stationnaire). Cela est d'autant plus possible que la quantité de leucocytes augmente beaucoup, qu'il se produit de la leucocytose, comme on peut en juger d'après les tableaux microscopiques qui nous montrent une grande abondance de globules blancs non seulement dans le tissu de la rate, mais aussi dans le sang circulant. Vers la fin de la période stationnaire, comme nous le savons d'après la description donnée auparavant^ l'énergie avec laquelle les globules blancs englobent les bactéries diminue considéra- blement, de sorte que le pourcentage des bactéries englobées devient de plus en plus petit. Quelle est la cause de cet affaiblis- sement des leucocytes dans leur lutte contre les bactéries ? Il est bien probable qu'on doit la chercher dans l'action des toxines bactériennes. Ces toxines, on les a déjà rendues responsables de l'absence de la phagocytose, qu'on a cru pouvoir affirmer dans le développement du charbon chez les animaux sensibles, comme la souris, le cobaye et le lapin. On a admis notamment que ces toxines exercent une action répulsive sur les leucocytes, qui cèdent la place aux bactéries, sans engager avec elles une lutte quelconque. Cette opinion, défendue surtout par M.Metch- nikoff, doit être modifiée pour devenir conforme avec les faits réels. Nous pouvons bien admettre une action des toxines sur les leucocytes, se faisant lentement lorsque les toxines sont faibles, et plus vite quand elles sont très concentrées. Mais, même ici, nous ne pouvons plus parler d'une action répulsive quelconque, parce que les leucocytes continuent à se rassembler autour des bactéries en quantité de plus en plus grande ; nous devons sup- poser plutôt un état de paralysie, insuffisante pour empêcher les leucocytes de se diriger vers les bactéries, mais qui devient complète dans le voisinage immédiat des bactéries, oii la €on- DEVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. 33 cenlration des toxines doit atteindre son plus haut degré. C'est pourquoi le globule blanc qui avait encore assez de force pour s'avancer jusqu'à contact immédiat avec la bactérie n'est plus maintenant capable de l'englober. Quoi qu'il en soit, cet affaiblissement des leucocytes doit avoir pour l'organisme une signification fatale. Les bactéries, qui ne sont plus gênées parles globules blancs dans leur multiplication, envahissent bientôt tout le tissu de la rate, qui devient ainsi un des points de départ de l'infection de l'organisme, et notamment du foie où doivent se diriger toutes les bactéries qui sont entraî- nées de la rate par le courant sanguin. En effet, nous avons vu, dans notre chapitre précédent, que vers la fin de la période stationnaire et pendant toute la troisième période de la maladie, on trouve dans le foie les signes évidents d'un afflux considé- rable de bactéries libres, transportées dans cet organe par le courant sanguin. Nous voyons à présent qu'une des sources de ces bactéries est la rate, qui est jusqu'à la mort de l'animal de plus en plus envahie par les bactéries en voie de multiplication extrêmement énergique. III. — PHÉNOMÈNES DANS LES POUMONS. Je serai très court dans la description des phénomènes dans les poumons, parce que le matériel dont je dispose n'est pas grand. Outre deux lapins tués immédiatement (cinq et huit minu- tes) a])rès l'injection, et dont les préparations ont déjà été décrites dans mon article précédent, je n'ai étudié les poumons que chez trois autres lapins qui ont été tués trois, sept et neuf heures après l'inoculation. En ce qui concerne les stades qui suivent aussitôt l'injection, je rappellerai au lecteur que nous trouvons dans les poumons un nombre de bactéries très considérable, même plus considérable que dans le foie ; la grande majorité des bactéries est déjà englo- bée par les leucocytes qui s'accumulent en grande abondance dans les vaisseaux capillaires. Dans une préparation du lapin tué huit minutes après l'injection, presque toutes les bactéries étaient enfermées dans l'intérieur des globules blancs. Les tableaux de ce genre ont pour nous une grande importance, parce qu'ils nous donnent une idée précise du procédé par lequel 3 3i ANNALl'S DE L'INSTITUT PASTEUR. se produit renglol)ement des bactéries par les leucocytes. Dans mon article précédent, j'ai laissé cette question sans discussion, en me bornant seulement cà faire remarquer que les leucocytes englobent les bactéries dans le sang- même. D'après les tableaux que nous trouvons sur les préparations des poumons, il semble bien probable que cet englobement se produit de préférence dans les vaisseaux capillaires des poumons, où les bactéries, surtout les bactéries aussi grandes que la bactéridie charbonneuse, peuvent facilement s'arrêter quelques instants, grâce à des causes tout à fait mécaniques. Etant donnée la vitesse extraor- dinaire avec laquelle les leucocytes englobent les bactéries, ces quelques instants seront suffisants pour que les leucocytes du courant sanguin, attirés par les bactéries, s'arrêtent aussi auprès d'elles, les empêcbent ainsi de poursuivre leur chemin au travers des vaisseaux capillaires elles eng^lobent sur place. Comme ces leucocytes restent toujours complètement libres, ils peuvent faci- lement, après avoir englobé les bactéries, être entraînés par le sang' circulant et transportés ailleurs. Par ce procédé, les pou- mons se débarrassent vite des bactéries, comme on peul en juger d'après les préparations du lapin tué trois heures après l'injec- tion. Ici, nous ne trouvons en effet dans les poumons que rela- tivement peu de bactéries, qui restent aussi dans les vaisseaux et sont toutes enfermées dans le protoplasma des globules blancs; les cellules du tissu même des poumons ne prennent aucune part dans la lutte. Plusieurs de ces bactéries se trouvent dans un état de dégénérescence plus ou moins marquée, ce qui prouve que, outre l'entraînement par le courant sanguin des globules blancs contenant des bactéries, les poumons se débarrassent aussi des bactéries par .leur destruction sur place, par l'intermédiaire des leucocytes. Les signes d'une multiplica- tion quelconque des bactéries font complètement défaut. D'après les faits que je viens de décrire, il est donc facile de se faire une idée des phénomènes qui se passent dans les pou- mons pendant la première période de la maladie. La lutte contre les bactéries se produit ici exclusivement par l'entremise des leucocytes, qui, après avoir englobé les bactéries, les emportent avec le courant sanguin ou les détruisent sur place, de sorte que leur nombre dans les poumons diminue de plus en plus. Ce qui se passe dans les poumons pendant la période station- DEVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. 3o naire nous reste complètement inconnu, parce que les deux seuls animaux dont j'aie étudié les poumons, quoique tués relative- ment tôt après l'injection (sept et neuf heures), nous ont néanmoins donné dans le foie et dans la rate des tableaux de la maladie si avancée, que nous les avons rangés parmi les premiers stades de la troisième période. Nous trouvons notamment sur les coupes beaucoup de bactéries dont plusieurs se présentent sous forme de longs bâtonnets, composés de plu- sieurs articles, ce qui prouve que nous avons affaire ici à leur multiplication rapide. Parfois nous rencontrons des centres de multiplication tout à fait semblables à ceux de la rate. La plupart des bactéries sont tout à fait normales, le pourcentage des bacté- ries dégénérées est très petit. La quantité de globules blancs dans les poumons est très grande, mais les phénomènes de phagocytose sont beaucoup moins marqués que pendant les stades précédents : les centres de multiplication des bactéries sont composés pour la plupart par des bactéries libres; les leuco- cytes englobent seulement les bactéries qui se trouvent isolées dans le tissu des poumons. En un mot, nous trouvons ici les signes évidents d'un affaiblissement des leucocytes, qui est si caractéristique pour la troisième période de la maladie. Il est évident que, pendant ces stades, les poumons représentent une source très puissante de l'infection par les bactéries du sang cir- culant. IV. - MARCHE DE LA MALADIE Le lecteur qui a suivi attentivement toutes les descriptions précédentes peut facilement reconstituer toute la marche de la maladie* Néanmoins, je veux faire ici cette reconstitution moi- même, pour attirer l'attention sur quelques points importants, pour lesquels je n'ai pas trouvé jusqu'ici de place convenable. En nous appuyant d'abord seulement sur les phénomènes dans le foie et dans la rate, qui ont été le mieux étudiés, nous pouvons représenter toute la marche de la maladie de la manière suivante : Les bactéries injectées dans le sang sont arrêtées principale- ment dans le foie où elles sont englobées par les macrophages hépatiques, soit directement, soit par l'intermédiaire des globu- les blancs. La rate n'arrête que relativement peu de bactéries. Tandis que dans le foie les bactéries sont tuées avec une éner- :U) ANiNALI':S DE L'INSTITUT l'ASTEUll. gic extraordinaire, dans la raie le même processus se produit avec une lenteur beaucoup plus grande. Après un temps plus ou moins long, quelques-unes des bactéries delà rate, qui sontrestées encore vivantes, commencent à s'accroître et à se multiplier. Alors s'engage une lutte entre ces bactéries et les globules blancs qui s'accumulent en grande abondance autour des bactéries, et qui, aprèsles avoir englobées, les digèrentsurplace ouïes transportent dans le foie pour la destruction définitive. Ainsi se passent les choses pendant un temps plus ou moins long, pendant lequel les bactéries se multiplient sans cesse dans la rate et, transportées par les globules blancs dans le foie, sont sans cesse détrui- les dans ce dernier organe. Cet état d'équilibre mobile, pour ainsi dire, dure parfois très longtemps (plus de vingt heures dans quelques-unes de nos expériences) jusqu'à ce que les leuco- cytes commencent à s'affaiblir. Les bactéries, qui ne sont plus gênéesparlesleucocytes, semultiplient, passent à l'état libre dans le sang et infectent peu à peu le foie qui, après une lutte plus ou moins énergique engagée par ses macrophages, s'affaiblit à son tour. Les bactéries envahissent même le foie et provoquent bientôt la mort de l'animal. Ces différentes phases de la maladie peuvent encore être exprimées d'une manière plus générale en recourant aux modifications fonctionnelles des cellules phagocytaires. Nous pouvons dire notamment que pendant la première période de la maladie, les trois espèces de cellules phagocytaires que nous avons étudiées (cellules de la pulpe splénique, leucocytes et macrophages hépatiques) se montrent très résis- tantes, de sorte que les bactéries qu'elles ont englobées sont gênées dans leur multiplication, ou même, dans la plupart des cas, périssent plus ou moins vite. Mais celte résistance de tous les phagocytes ne dure que pendant quelques heures. Ce sont les cellules de la pulpe splénique qui s'affaiblissent les premières et ne font plus obstacle à la multiplication des bactéries incluses dans leur protoplasma. Ainsi la maladie entre alors dans sa deuxième période, où la lutte contre les bactéries se prolonge à l'aide des leucocytes et des macrophages hépatiques. Cette lutte est assez efficace pour maintenir le nombre de bactéries à un niveau relativement bas. Après un temps plus ou moins long, les leucocytes sont afi'aiblis à leur tour. Dès ce moment DÉVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. 87 la multiplication des bactéries dans la rate et dans tous les org-anes se produit sans aucun obstacle, et les macrophages hépatiques, qui sont restés seuls à lutter d'une manière plus ou moins efficace, écrasés par le nombre des bactéries transportées sans cesse dans le foie par le courant sanguin, ne supportent cette lutte inégale que pendant un temps plus ou moins court, de sorte que les bactéries, maintenant victorieuses sur tous les champs de bataille, tuent vite l'organisme envahi. Ainsi, la marche de la maladie nous démontre qu'il y a une gradation successive de la résistance des différentes cellules pha- gocytaires, ce qui détermine pour chacune d'elles le temps pen- dant lequel elles résistent aux bactéries. Mais pourquoi les cel- lules qui ont d'abord résisté aux bactéries perdent-elles ensuite cette faculté? Ace sujet, nous ne pouvons faire que les deux suppositions suivantes. Premièrement, nous pouvons admettre que la résistance des cellules est peu à peu réduite par l'action des toxines. Quoique pendant les deux premières périodes de la maladie, les bactéries soient détruites au fur et à mesure qu'elles se reproduisent, les toxines qu'elles ont déjà sécrétées restent dans l'organisme. Il est donc bien probable que les cellules s'affaiblissent de plus en plus sous l'influence de ces poisons. Cet affaiblissement doit se manifester chez les cellules phagocytaires dans l'ordre de leur résistance progressive, c'est-à-dire tout d'abord chez les cellules de la pulpe splénique, ensuite sur les leucocytes, et enfin sur les macrophages hépatiques. En un mot, la marche de la maladie devient suflisamment explicable par celte action prolongée des toxines. Une autre supposition qui peut aussi bien expliquer la mar- che de la maladie consiste en ce que les bactéries deviennent de plus en plus virulentes. En effet, nous avons vu apparaître, pen- dant le développement de la maladie, un grand nombre de géné- rations successives de bactéries. Presque toutes ces bactéries sont détruites par les phagocytes : il ne reste qu'une très petite quantité d'individus de chaque génération, qui servent de point de départ pour une nouvelle multiplication. Nous avons donc ici toutes les conditions pour l'action illimitée de la sélection naturelle, qui doit produire une race de bactéries de plus en plus appropriée à la lutte avec les cellules phagocytaires. Il est évident 88 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. que ce renforcement des bactéries mène aux mômes résultats que l'affaiblissement progressif des phagocytes. Quelle est la plus exacte de ces deux explications? Je ne puis le dire d'après mes recherches : ce qui me semble le plus probable, c'est que toutes les deux sont également exactes, et que la suc- cession desphénomènes morbides est due en partie àl'intoxication des cellules et en partie à l'augmentation delà virulence des bac- téries. Il est évident que le tableau que je viens de tracer n'est pas complet, parce que nous n'avons considéré jusqu'ici que deux organes, le foie et la rate. Et cependant, il n'est point douteux que les autres organes prennent aussi une part plus ou moins importante au développement de la maladie. Quoique je ne puisse rien affirmer au sujet de ces organes que je n'ai point étudiés, je donnerai néanmoins quelques considérations qu'on ne doit prendre que comme un programme d'expériences ultérieures. Notre choix du foie, de la rate et des poumons pour l'étude du développement du charbon a été heureux, parce que nous y avons trouvé des modes variés de la lutte avec les bactéries. Dans le foie, la lutte la plus efficace s'accomplit principalement à l'aide des macrophages hépatiques, c'est-à-dire des cellules qui entrent dans la constitution de cet orgaue ; l'action des cel- lules de la rate est beaucoup moins marquée, de sorte que là, le rôle principal dans la lutte appartient aux leucocytes ; enfin, dans les poumons, ce sont les globules blancs seuls qui défen- dent cet organe contre l'invasion des bactéries. Tous les autres modes de la lutte entre les cellules et les bactéries étant incon- nus, nous pouvons admettre que dans tous les organes la lutte se produit d'une de ces trois façons. En envisageant tous les organes , nous n'en trouvons pas un seul auquel nous puissions attribuer le même mode de lutte que dans le foie. C'est pourquoi nous pouvons admettre provisoirement que, dans les autres organes, la lutte se produit, soit comme dans la rate, soit comme dans les poumons. A la manière de la rate peuvent lutter seulement les organes qui possèdent des cellules phagocytaires, c'est-à-dire la moelle des os, les glandes lymphatiques et les amas de tissu lympboïde que nous trouvons dispersés partout, et surtout dans les parois du canal digestif. Tous les autres organes se compor- DEVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. 39 lent probablement comme les poumons. D'après ces supposi- tions, dans tous les organes et dans tous les tissus de l'orga- nisme (sauf le foie), la lutte contre les bactéries se produit, soit principalement (rate, moelle des os, etc.), soit exclusivement (poumons et autres organes sans phagocytes propres) par les globules blancs. Tout cela étant posé, nous sommes en état de compléter le tableau de la maladie que nous avons tracé. En ce qui concerne la première période de la maladie, nous devons admettre que l'englobement des bactéries par les leuco- cytes se produit non seulement dans les poumons, mais aussi dans les réseaux capillaires de tout le corps, en un mot partout où les bactéries ont été mécaniquement arrêtées pour quelques instants : ces bactéries attirent tout de suite les leucocytes qui les englobent. Les leucocytes sont alors entraînés par le courant sanguin qui les amène tôt ou tard dans le foie, où les bactéries encore vivantes subissent une destruction définitive. Ainsi le foie doit être considéré comme l'organe central de la destruc- tion des bactéries transportées par les globules blancs de tous les coins de l'organisme. Le foie conserve aussi le même rôle d'organe central de la destruction des bactéries pendant la période stationnaire de la maladie. Nous avons vu que les bactéries qui commencent à présent à se multiplier dans la rate sont sans cesse transportées dans le foie par les globules blancs. Mais il est bien probable qu'il en vient aussi des autres organes. Il est tout à fait invrai- semblable que tous ces organes puissent être complètement débarrassés de leurs bactéries pendant la première période de la maladie. Cela est surtout invraisemblable pour les organes qui possèdent des phagocytes propres : les bactéries, englo- bées par ces derniers, sont protégées contre les leucocytes et peuvent se multiplier de même qu'elles se multiplient dans la rate. Toutes ces bactéries doivent subir le même sort, c'est-à-dire elles doivent être transportées tôt ou tard dans le foie après avoir été englobées par les leucocytes. Pendant la troisième période de la maladie, quand les leuco- cytes sont déjà partout affaiblis, la multiplication des bactéries dans tous les organes doit devenir de plus en plus énergique,' de sorte que le foie, qui reçoit les bactéries de tous les côtés, perd 40 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUll. enfin sa résistance et l'animal menrt. Il se pose ici une ques- tion très intéressante, à savoir dans quel organe la victoire des bactéries se manifeste tout d'abord d'une manière décisive. Il semble que dans quelques cas cette première place appartienne à la rate. En effet, en nous arrêtant par exemple sur les résultats que nous avons observés chez notre lapin tué vingt heures après l'injection (iS*^ stade, «), nous voyons que, tandis que le nom- bre de bactéries dans le foie est encore tout à fait insignifiant (2, 5 bactéries sur 10 champs de vision), leur nombre dans la rate est déjà assez considérable (74 bactéries sur 10 champs de vision). Il est impossible d'admettre ici que la multiplication des bactéries dans les autres organes soit aussi énergique que dans la rate, parce qu'alors le nombre de bactéries dans le foie, cette place centrale du transport de bactéries, devrait être plus con- sidérable. Cette faiblesse relative de la rate doit-elle être con- sidérée comme une règle générale ? On ne pourra le dire qu'après des recherches ultérieures. Tout ce que nous venons de dire dans ce chapitre au sujet de la marche de la maladie ne se rapporte immédiatement qu'aux cas où l'inoculation de l'animal a été provoquée par une injec- tion intraveineuse de bactéries. Mais comme les modifications anatomo-pathologiques que nous avons trouvées chez nos ani- maux sont les mêmes que celles qu'on trouve toujours chez les animaux ayant succombé au charbon, il est bien probable que la maladie suit la même marche dans tous les cas de charbon. La seule différence est que, dans le cas où la maladie commence par une lésion locale (comme par exemple après une inoculation sous-cutanée), les bactéries qui se multiplient à l'endroit de leur invasion primitive forment un centre d'infection qui ag'it pendant toute la marche de la maladie. Pour finir, je répéterai encore une fois, pour éviter tous malentendus possibles, que tout ce que j'ai dit au sujet des autres organes (sauf ceux que j'ai étudiés directement) doit être considéré seulement comme un programme pour des recherches ultérieures. Quoique toutes les suppositions que j'ai faites soient très probables d'après nos connaissances actuelles sur le char- bon, elles doivent être néanmoins encoreprouvéesd'une manière plus directe et plus précise. DEVEL0PPE3IE.M DU CHARBON CHEZ LK LAPIN. 41 V. — CONCLUSIONS GÉNÉRALES Il ne me reste àprésent qu'à m'arrêtersur quelques questions d'ordre général, qui peuvent être rattachéesplus ou moins directe- ment aux résultats principaux de nos études. Ce sont les questions suivantes ; a) La théorie de la phagocytose ; h) Le rôle de la rate dans les maladies infectieuses; c) La chimiotaxie des leucocytes. a) La théorie de la phagocytose, fondée par les travaux de Met- chnikoff, rencontre encore une opposition énergique du côté des savants allemands. Je crois que les bases de celte opposition sont bien ébranlées par les faits que nous venons de faire con- naître. Nous rencontrons en effet pendant tous les stades de la maladie les preuves évidentes d'une importance prédominante des phénomènes de phagocytose. Grâce à ces phénomènes, il devient possible pour l'organisme de se défendre pendant un temps plus ou moins long contre l'invasion des bactéries, etcetle invasion n'a lieu que lorsque les phagocytes perdent leur faculté d'englober et de digérer les bactéries. Ces preuves sont, à mon avis, d'autant plus décisives qu'elles sont empruntées à l'étude de toute la marche de la maladie où, grâce à la connaissance exacte de la succession des phénomènes, il n'est plus possible de donnera ces derniers des interprétations différentes. L'impor- tance de ces preuves augmente encore parce qu'elles sont four- nies pour une maladie (le charbon chez le lapin), pour laquelle on niait l'existence de la phagocytose. La théorie de la phagocytose attachant une grande impor- tance à l'action des leucocytes, on objectait souvent qu'il n'est pas possible de trouver dans le sang circulant les bactéries dans l'intérieur des globules blancs, même quand elles sont injectées en grande abondance dans le sang. Cette objection, elle aussi, perd toute sa valeur par nos recherches. En etfet, le sang circu- lant ne doit contenir qu'en très petite quantité des leucocytes avec des bactéries englobées : ces leucocytes restent dans le sang pendant un temps très court, nécessaire pour qu'ils soient trans- 42 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. portés dans le foie. Ce n'est donc que par un hasard heureux qu'on peut trouver, dans les préparations du sang, des leuco- cytes chargés de bactéries. Pour les trouver, on doit s'adresser à l'examen des coupes des organes. b) lîùle de la rate dans lesïmaladies infectieuses. — D'après les recherches de M. Metchnikoff* et Soudakewitch - sur la fièvre récurrente, et d'après les belles expériences de M. Bardach ^ et Soudakewitch* faites sur les animaux dératés, il semblait presque prouvé que la rate est l'organe central où l'organisme concentre toutes les bactéries pour les y détruire. Mes recherches démontrent que cette opinion n'est pas exacte, au moins pour le développement du charbon : la rate est un organe très faible dans la lutte avec les bactéries charbonneuses. C'est surtout le foie qui y manifeste une énergie éminente. Ainsi, si les preuves données en faveur du rôle protecteur de la rate étaient irrépro- chables, nous devrions admettre qu'il n'existe aucun plan géné- ral de la lutte de l'organisme contre les bactéries : cette lutte se produirait dans certains cas principalement par les uns, dans les autres cas par d'autres organes. Mais il me semble que ces preuves sont loin d'être satisfaisantes. En ce qui concerne les expériences de M. Bardach et Souda- kewitch, elles prouvent seulement que la marche de la maladie chez les animaux dératés est beaucoup plus grave que chez les animaux normaux. Il est évident que cela ne prouve pas du tout que la destruction des bactéries se produise principale- ment dans la rate: la gravité de la maladie peut être produite par des causes tout à fait différentes. Les fonctions physiologiques de la rate étant encore mal connues, il est impossible de préciser par quel procédé la présence de la rate détermine une marche plus bénigne de la maladie ; nous ne pouvons faire à ce sujet que des suppositions plus ou moins probables. Nous pouvons admettre, par exemple, que la rate, qui peut, par sa contraction, fournir très vite au sang un nombre considérable de jeunes formes de leucocytes, agit ici d'une manière tout à fait indirecte : 1. Vii'choio's Ai'chiv. B. 109. 2. Annah'fi de rinstiliU Pasteur, t. V, 4891. ii.[/bùl., t. m, 1889, et t. V, 1891. 4. IbùL, t. V, 1891. DÉVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPLN. 43 les leucocytes et non la rate même détruiraient les bactéries'. Les preuves plus directes sont celles qui ont été citées par M. Metchnikoff et M. Soudakewitch dans leurs études sur la fièvre récurrente. Ils ont vu notamment qu'après la crise, quand les spirilles ont complètement disparu du sang", on ne les trouve nulle part, sauf dans la rate, qui les contient en grande abon- dance. Après quelques heures, ces bactéries sont complètement détruites. De ce fait, les auteurs mentionnés ont conclu que toutes les bactéries qui circulaient auparavant dans le sang sont transportées maintenant dans la rate pour y subir une destruc- tion définitive. Il me semble que, d'après les faits précédents, cette conclusion n'est point nécessaire. Nous avons vu en effet que les bactéries charbonneuses, qui sont relativement très résis- tantes, sont détruites en peu de temps dans l'organisme du lapin, animal très sensible au charbon; nous pouvons admettre d'au- tant plus que des bactéries, aussi fragiles que les spirilles de la fièvre récurrente, surtout dans l'organisme du singe, qui ne succombe jamais à la maladie, peuvent être très vite détruites dans tous les organes, sauf dans ceux qui sont les plus faibles dans la lutte avec elles. A ce point de vue, nous ne trouvons des bactéries dans la rate que parce qu'elles ne peuvent pas y être si vite détruites que dans ie foie et les autres organes. Cette manière de voir est d'autant plus plausible que les tableaux microscopiques, qui ont été trouvés par M. Metchnikoff et M. Soudakewitch dans la rate des singes après la crise, sont à peu près les mômes que ceux que j'ai trouvés dans la rate de mes lapins. Dans les deux cas, les bactéries se présentent entourées par des amas de leucocytes polynucléaires, dans l'intérieur desquels se produit principalement leur destruction. Comme il est bien prouvé que, dans le cas du charbon, ces tableaux doivent être envisagés comme le signe de la faiblesse des éléments cellulaires propres à la rate, éléments qui n'empêchent pas la multiplication des bactéries, il est bien probable que les mêmes 1. Nous avons vu, dans la description des phénomènes qu'on observe dans le foie immédiatement après l'injection, que les macrophages hépatiques, dont l'im- portance pour la destruction des bactéries est hors de doute, se composent pro- bablement par fusion des cellules endothéliales avec les globules mononucléaires du sang. La rate, qui est capable d'envoyer dans le foie une grande quantité de ces globules, peut ainsi beaucoup favoi'iser l'action destructive de ce dernier organe. 44 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUH. tableaux ont aussi la même signification dans la fièvre récurrente. Si nous envisageons à présent les autres faits qui nous sont encore connus au sujet de la rate, nous y trouverons des preuves nouvelles en faveur de notre manière de voir. Nous savons en effet que, dans les maladies infectieuses, partout où nous trouvons en général des bactéries dans les organes, c'est toujours principalement dans la rate; ce qui peut être considéré comme la preuve de la faiblesse de cet organe. L'organe qui est capable de détruire énergiquement les bactéries ne doit les contenir qu'en faible quantité : nous n'y pouvons trouver que les bactéries qui y ont été transportées depuis un temps très court, toutes les autres doivent être déjà complètement détruites. Enfin, la, posi- tion anatomique de la rate plaide aussi contre sa faculté de débarrasser des bactéries le sang infecté. Etant un organe relativement petit, elle ne peut recevoir qu'une petite partie de la quantité totale du sang, de sorte que les bactéries auraient assez de temps pour infecter tous les organes avant qu'elles puissent être retenues par la rate. Tout autrement se présentent les choses au sujet du foie. Grâce à son volume énorme, il peut retenir une grande quantité de sang, surtout si les vaisseaux des autres parties du corps sont contractés, de sorte que l'élimination de bactéries du sang infecté peut s'accomplir très vite. L'hyperhémie du foie est en effet le symptôme général de toutes les maladies infectieuses. Étant prouvé enfin que le foie détruit énergiquement des bactéries aussi résistantes que les bactéries charbonneuses, il est bien probable qu'il est capable de détruire aussi les autres espèces de bactéries. Nous avons donc le droit d'admettre, au moins provisoirement, que le foie est toujours l'organe central de la destruction des bactéries, et la rate un organe faible sur ce point. c) Chimiotaxie des leucocytes. — Pendant les dernières années, il a été définitivement prouvé que les leucocytes se dirigent vers les bactéries, et les englobent grâce à leur sen- sibilité pour les produits chimiques, sécrétés par elles. En s'appuyant sur l'analogie avec la sensibilité des organismes unicellulaires qui se dirigent vers certaines substances et évi- tent les autres, on a admis que la chimiotaxie des leucocyt DEVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPLN. 45 est aussi soit positive soit négative. D'après cette opinion, la chimiotaxie négative des leucocytes devrait se manifester surtout envers les bactéries qui provoquent chez les animaux les maladies rapidement mortelles, avec apparition d'une grande quantité de bactéries libres dans le sang. On a toujours cité, comme l'exemple le plus frappant, le charbon chez les animaux sensibles, c'est-à-dire chez la souris, le cobaye et le lapin. On a nié pour ces animaux l'existence d'une phagocytose quelconque de la part des globules blancs qui, comme on le croyait, sont repoussés par les bactéries. Notre étude du développement du charbon chez le lapin nous a démontré que " l'opinion citée ne peut point être appliquée à ce cas : il n'y a ici aucune j'épulsion des leucocytes par les bactéries, mais au contraire nous trouvons partout les signes les plus évidents d'une attraction énergique. En me fondant sur le fait que les globules blancs disparaissent du sang après des injections des bactéries les plus différentes, j'ai déjà avancé dans mon article précédent que les leucocytes ne renoncent jamais à englober les bactéries les plus toxiques, c'est-à-dire, qu'il n'existe chez eux qu'une chimiotaxie positive. Nos recherches actuelles ont rendu cette hypothèse encore plus probable. C'est pourquoi il ne me semble pas inutile de passer une courte revue des preuves que nous possédons jusqu'ici en faveur de l'existence d'une chimiotaxie négative chez les leucocytes. M, Metchnikoff, dans ses Leçons sur la pathologie comparée de l'in/lamination, cite surtout à ce sujet les expériences de M. Gabritchewsky et celles de MM. Massart et Bordet, impri- mées dans ces Annales (t. IV et VI). Mais il me semble que la chimiotaxie négative n'est point prouvée par ces recherches. En ce qui concerne les résultats obtenus par M. Gabrit- chewsky, ils nous démontrent seulement que l'attraction des leucocytes par des substances différentes est aussi différente : tandis que les unes les attirent très énergiquement, les autres restent presque sans aucune action. Mais l'absence d'une action attractive et la présence d'une action répulsive sont deux choses tout à fait différentes, et je ne peux admettre avec ce savant que les substances qui n'ont attiré dans ses expériences que très peu de leucocytes doivent être rangées parmi les substances douées d'une action répulsive. 46 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Des preuves plus directes ont été données par MM. Massart et Bordet. Ces savants nous ont démontré que les cultures du bacille pyocyanique, dont l'action attractive sur les leucocytes est très énergique, ne les attirent plus quand elles sont mélangées avec des quantités suffisantes d'acide lactique. De ce fait, MM. Massart et Bordet concluent que l'acide lacti({ue doit avoir une action répulsive très énergique, qui annihile ainsi l'action attractive des cultures. Cette conclusion serait bien fondée si nous avions afîaire avec les attractions et répulsions d'un ordre purement physique, pareilles à celles qu'on observe entre le fer et l'aimant. Mais les choses se passent dans notre cas d'une manière tout à fait différente : l'attraction et la répulsion ne peuvent avoir lieu que par l'intervention de la sensibilité des leucocytes. L'addition aux cultures d'une sub- stance qui entrave cette sensibilité, sans avoir une action répulsive quelconque, empêchera néanmoins les leucocytes de se diriger vers les cultures. Or l'acide lactique, en provoquant dans le milieu ambiant une réaction acide, doit nécessairement entraver la sensibilité des leucocytes qui ne peuvent vivre et fonctionner que dans les milieux alcalins. Ainsi je crois que l'exemple, choisi par MM. Massart et Bordet, ne prouve pas ce que ces auteurs ont voulu prouver. Yoilà toutes les preuves directes en faveur de la chimiotaxie négative des leucocytes. Il est évident qu'elles sont tout à fait insuffisantes. Il en est de même pour les preuves indirectes. Parmi ces preuves indirectes, il faut mentionner le fait bien constaté qu'on ne trouve nulle part de phagocytose chez les animaux qui ont succombé à certaines maladies très aiguës. C'est le cas avec le charbon chez les animaux sensibles, avec le choléra des poules chez le lapin, etc. La marche du charbon chez les lapins nous a montré cependant que l'absence de phagocytose sur le cadavre, ou même pendant les derniers stades de la maladie, ne prouve nullement son absence pendant les premiers stades. Ainsi on peut bien supposer que la phago- cytose existe aussi dans les autres maladies oii on ne l'a pas encore trouvée jusqu'ici : pour la trouver, il faudrait suivre la méthode que j'ai suivie dans mon étude sur le charbon. On a aussi cité souvent l'analogie entre la chimiotaxie des leucocytes et celle des organismes inférieurs : si ces derniers DEVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPTN. 47 présentent envers certaines substances la cliimiotaxie négative, on croyait bien probable que cette chimiotaxie devrait exister aussi chez les leucocytes. Il me semble cependant que cette analogie ne prouve rien. Pour les organismes inférieurs, la présence de la chimiotaxie négative est très utile, parce qu'elle leur permet d'éviter plusieurs influences nuisibles. Pour les animaux supérieurs, sa présence chez les leucocytes serait fatale, parce qu'une seule bactérie suffirait alors pour amener inévitablement la mort de l'animal. C'est pourquoi je pense que la chimiotaxie négative des leucocytes, si elle a existé en effet, a dû être plus ou moins complètement éliminée par la sélection naturelle : les animaux dont les leucocytes sont doués de cette propriété ont moins de chances de survie. Nous voyons donc que l'existence chez les leucocytes d'une chimiotaxie négative n'est pas prouvée jusqu'à présent d'une manière satisfaisante. Il faut ainsi laisser la question pour des expériences ultérieures. Si ces expériences sont défavorables à l'existence d'une chimiotaxie négative, nous pourrons alors attribuer à la théorie de la phagocytose une importance et une généralité beaucoup plus grandes qu'aujourd'hui. En efTet, nous ne pourrons envisager la phagocytose comme un mode général de la lutte de l'organisme contre les bactéries, et l'opposer aux autres modes de défense (propriété bactéricide et antitoxique du sang), que lorsqu'il sera prouvé que la phag'O- cytose est en réalité un phénomène tout à fait général. A ce sujet, j'ai été bien surpris de lire dans le Centralblatt fïir Bacté- riologie une analyse de mon article précédent, écrite par M. Buchner, oi^i ce savant, en insistant surtout sur les faits que j'ai cités en faveur de la faculté des leucocytes d'englober les bactéries les plus virulentes, en tire une conclusion tout à fait inattendue, à savoir que ces faits renversent complètement la théorie phagocytaire. Jusqu'ici tous les auteurs qui ont voulu combattre cette théorie tantôt niaient la présence des phéno- mènes de phagocytose, tantôt leur assignaient la place la plus restreinte possible. Buchner est le premier qui reproche à cette théorie la généralité des phénomènes sur lesquels elle est fondée. Je crois que c'est là le signe que l'opposition contre la théorie phag-ocytaire s'affaiblit même en Allemagne et que, dans peu de temps, cette théorie sera généralement acceptée. 48 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR Les lecteurs de ces AnnaJcs qui connaissent les mémoires de M. Metchnikoff sur rimnmnité peuvent me demander comment on peut concilier la théorie phagocytaire de l'immunité avec l'absence de la chimiotaxie négative des leucocytes. Je démon- trerai, dans un article prochain, que la chimiotaxie négative n'est point nécessaire pour la théorie de l'immunité, et que quelques modifications peu essentielles dans la théorie de M. Melchnikoiï sont tout à fait suffisantes pour la mettre complètement d'accord avec les faits réels. Toutes les préparations sur lesquelles est fondée mon étude du charbon ont été faites à l'Institut Pasteur dans le laboratoire de M. Metchnikolf. Je me sens obligé d'exprimer ici ma sincère reconnaissance à ce savant pour l'intérêt si vif qu'il a pris à mon travail. L'étude détaillée des jiréparations a été faite principale- ment à l'Institut de médecine expérimentale de Saint-Pétersbourg-, dans le laboratoire de M. Nencki, auquel j'exprime aussi toute ma gratitude pour avoir mis à ma disposition les riches moyens d'étude que présente son installation. DEVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPIN. 49 APPENDICES QUANTITE TOTALE DE BACTERIES DANS LE FOIE ET DANS LA RATE Numéros des stades Q O Q O , aans les à lélat libre ' •' les leucocytes macrophages hépat. aieiaiiinie 2 1/2 m. 7 1/2 m. 10 m. 15 m. 20 m. 40 ni. 1 h. 2 h. 3 h. 4 h. 6 h. 8 h. 10 h. 12 h 11 h. 13 h. 14 h. 17 h. 18 h. 19 h. 26 1/2 h. 15 h. 25 1/2 h. 9 h. 20 h. 7 h. 21 h. 27 1/2 h. KJ h. Presque toutes les 13,8 23,4 17 14 15 18, 5 21 25 36 40 37 27 48 33 38 41 35 52 42 54 14 13 14 20 10 17 3 7,5 0,6 86,2 76,6 83 86 85 81,5 79 75 64 60 63 73 52 67 62 59 65 48 58 46 86 82 79 80 84 73 85 72,3 30.4 5 7 6 10 12 20 69 bactéries sont à l'état libre. DÉVELOPPEMENT DU CHAUBON CHEZ LE LAPIN. 51 eu Numéros des slades III ETAT DES BACTERIES DANS LE FOIE Bactéries Bactéries en voie Bactéries normales de dégénérescence dégénérées d. les d. ies à l'état d. les d. les d. les d. les leucoc. niacroph. libre leucoc. macroph. leucoc. macroph. § / 1 8 42 — 7 30 6 37 2)2 6 7 — 11,5 32,5 7,5 3o, 5 'g ( 3 7 12 — 18 26 H 26 2(4 7 6 — 15 21 18 33 "^ 5 7 8 — 22 33 8 22 6 1 6 — 15 22 11 45 7 10 4 — 21 16 17 32 y , 8 3,5 6 — 8.5 10,5 21,5 50,5 go 1 1 _ o 11 32 50 2 / 10 6 4 — 21 13 14 42 'S \ 11 2 4 — 11 1 22 60 12 6 2 — 20 9 26 37 13 2 2 — 14 12 26 44 14 10 2—28 16 16 28 15 7 23 — 3 33 4 30 16 1 25 5 5 16 7 41 ^a 2 48 7 2 15 / 10 16 "/b 3 16 — 5 12 12 52 la 1 35 6 3 18 6 31 ^^\h 6 50 10 3 10 8 13 19 2 71 12 14 10 20 6,5 67 15,5 1 4,5 5,5 21 0,6 30,4 69 22/ 23 ( Presque toutes les bactéries sont normales et se trouvent A Irt.it libre. 52 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. IV BAGTKRIES DANS LA RATE Numéros des stades Temps Pourcentage Pourcentage depuis des bactéries des bactéries dans l'injection dans les leucocytes la pulpe de la rate (3 O w Q O CM w a o ce 1 2 3 5 6 7 8 9 10 il 42 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 2 1/2 m. 5 m. 71/2 m. 10 m. 15 m. 20 m. 1 h. 2 h. 3 h. 4 h. h. h. G 8 10 h. h. h. a b a b Presque sont 12 11 13 h. 14 h. 17 h. 18 h. 19 h. 26 1/2 h. 15 h. 25 1/2 h. 9 h. 20 b. 7 h. 11 28 32 46 50 55 42 38 57 57 50 43 67 41 67 69 28 69 42 75 15 39 3 30 9 8,5 89 72 68 54 50 45 58 62 43 43 50 57 33 59 33 31 72 31 58 25 83 61 97 70 91 91,5 toutes les bactéries se trouvent dans la pulpe et dans la plupart des cas complètement libres. DEVELOPPEMENT DU CHARBON CHEZ LE LAPJN 53 V ETAT DES BACTERIES DA.\S LA RATE es r ■ l Q O 5 ■H o o eo Numéros des stades 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 H 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 a b a b Bactéries normales dans la dans les pulpe leucocytes 12 13 16 10.5 16 28,5 11 36 3 10 56 7 24 6 61 41 84 63 82 82 11 6 25 7 8 9 19 11 5 12 5 15 8 H 6 6,5 1,5 25,5 6 3,5 liacléries en voie de dégénérescence dans la dans les pulpe leucocytes 15,5 20 16 20 22 13 8 11 10 13 10 4 18 42 15 6, 5 10 6 7 3 12,5 10 22 33,5 17 17 22 7 20 27 8 21 4 30 3 5 0,3 2 3 1 Bactéries dégénérées dans la dans les pulpe leucocytes 30,5 29 11 12,5 12 15,5 14 12 20 8 6 19 16 7 9 13 3 3,5 2 4 18,5 22 10 16,5 23 17 26 23 42 30 15 34 30 34 6 28 1 3 3,5 Presque toutes les bactéries sont normales et se trouvent dans la pulpe à l'état libre. 'i'3f' / lE ÉPIZ()(ITI1 IT UNE ÉPIDÉMIE AlfiUES 1)E Ml à MADERE, Paw LE IH- GOLDSGHMIDT. L'éclosioii successive d'une épizootie et d'une épidémie de rage dans un pays où cette maladie a toujours été inconnue, est chose si rare, peut-être même si unique, que je voudrais donner ici l'histoire de ce qui s'est passé récemment à Madère. Cette possession portugaise, découverte au commencement du XV® siècle, était restée indemne de rage. Aucune publication, et elles sont nombreuses, ne signale de cas de celte maladie, ni à Funchal, capitale de l'île, ni dans les environs; et comme l'île n'a que huit cents kilomètres carrés et que la population est très dense, aucun cas de rage n'a de chances de rester ignoré des autorités compétentes, auxquelles la maladie est bien connue, du fait qu'elle est endémique sur le continent portugais. Le nombre des chiens a toujours été très grand à Madère, mais difficile à indiquer, faute d'un recensement. On reste au- dessous du vrai chiffre en admettant, pour la population cam- pagnarde et citadine, nn chien par deux feux de six personnes. Pour une population de 130,000 habitants, cela ferait 11,000 chiens*. En dehors de la capitale, qui contient 2o,000 habitants, il n'y a que des villages, clairsemés et peu populeux. La popu- lation rurale, très dense, est éparpillée sur tout le territoire culti- vable ; chacun se bâtit une chaumière sur son petit lopin de terre, qui suffit rarement à l'entretien d'une nombreuse famille. Mal- gré sa pauvreté et la sécurité proverbiale de l'île, le paysan reste méliant, vit dans la crainte des voleurs et se protège par ses chiens. Vers la côte, où l'eau d'irrigation ne manque pas, ces propriétés lilliputiennes se touchent. En montant vers les régions arides, elles s'espacent et sont séparées par des ravins pro- fonds. J'insiste sur ces détails topographiques pour les mettre 1. Le nombre des chiens de l'Europe centrale est très élevé : on comptait en 1846 en France trois millions et demi de chiens. II y a en ce moment en Europe un chien pour environ lt> habitants. EPIDEMIE DE RAGE A MADERE. 55 en reg-ard du caractère explosif de l'épizooLie, qui a apparu pres- que simultanément à Funchal et dans les paroisses les moins accessibles de l'île. Les chiens se nourrissent comme ils peuvent, ordinairement d'une façon misérable. La race est loin d'être pure : c'est pres- que toujours le type du chien errant, produit d'un croisement de hasard, rarement un peu anobli par l'introduction d'un meilleur sang-. Malgré ces conditions d'abandon, la rage était inconnue à Madère comme elle l'est encore aux Canaries et dans l'Afrique tropicale. Aux premiers jours du mois de juin 1892, on entendit tout à coup parler d'une « nouvelle » maladie des chiens, qui les emportait en quelques jours avec des symptômes qu'on ne pou- vait rapporter qu'à la rage. Mais la sécurité de ce côté semblait si assurée, et d'un autre côté l'acuité de la maladie était telle, qu'on écarta tout d'abord ce soupçon, dont la réalité ne fut démontrée que plus tard, à la suite d'inoculations réussies. Après une période d'excitation, la paralysie apparaissait au bout de trois à quatre jours chez les chiens, qui devenaient mor- deurs, même pour leurs maîtres. Le nombre des personnes mordues devint bientôt très g-rand : mais on ne croyait pas à la rage, et personne ne s'occupait de ces morsures. Dès la fin du mois de juin, et surtout dans la première quin- zaine de juillet, des rapports venus de tous les coins de l'île signalaient l'éclosion de la même maladie chez les chiens, les chèvres et les chats. Chez les chiens, l'incubation durait en moyenne vingt-cinq à trente jours et la maladie quatre à cinq jours. Pendant la période aiguë de l'épidémie (trois mois), on releva trois cents cas de mort chez les chiens de la partie méridionale, composant environ la moitié de l'île, et plus de 1,000 chiens suspects furent abattus au dépôt municipal. On n'a constaté qu'un seul cas de g-uérison d'une rage déclarée, et je m'empresse de le rapporter d'après des informa- tions que je dois à senhor Tierno, vétérinaire du district de Funchal, auquel j'adresse tous mes remerciements pour l'assis- tance utile qu'il a bien voulu me prêter dans ces recherches. Chienne de trois ans, inféconde, est devenue triste et a cessé de man- ger le to août t892 ; paralysie, le 16, de la mâchoire inférieure. Beaucoup de bave et, depuis le 17, hurlement rauque continu. Après cinq jours, para- 56 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. lysie complète, sauf pour la queue, que la béte agile quand elle voit son maître. Dysphagie considérable : c'est avec de grands efforts qu'elle avale le bouillon que son maître, muni dé gants de gros cuir, lui verse dans la bouche. La paralysie de la mâchoire dure un mois, pendant lequel la bête continue à être nourrie de bouillon de poulet et de viande hachée. La dimi- nution des symptômes paralytiques est accompagnée du retour à l'état normal de la langue, jusque-là noire et enflée. La paralysie générale n'a disparu qu'au bout de quatre mois; mais, après six mois, il y avait encore une légère gène dans le mouvement du cou et de l'épaule droite. Aucun cas nouveau n'a été signalé depuis les premiers jours de décembre 1892, et la durée deTépizootie peut ainsi être fixée à six mois, dont les deux derniers n'ont compté que très peu de cas. Les antres animaux ont élépeu atteints. Je n'ai pu recueillir, à Funchal et dans les environs, que six cas parmi les chats, qua- tre parmi les porcs et six parmi les chèvres et boucs. Dans l'es- pèce bovine, il n'y a eu que deux cas, contestables. Malheureusement, la population de l'île a été fortement éprouvée. Il y a eu 9 morts sur les 60,000 habitants des paroisses méridionales (Funchal, Santa-Cruz et Machico) ; sur la population de la France, cela ferait 4,500 morts. Le dernier cas mortel fut signalé en novembre 1892. Les journaux ont pour- tant cité un nouveau cas de mort survenue le 14 septembre 1893 sur un enfant de neuf ans, mordu neuf mois auparavant. Cette épizootie n'est certainement pas née sur place, et doit avoir été importée par quelque chien venu du continent et débarqué à l'insu de la douane, pourtant très sévère. Celle-ci n'a relevé que l'entrée d'un chien arrivé de Lisbonne, le 8 mai 1892, et mort rabique le 23 juillet 1892, après une maladie de 9 jours, un peu plus longue par conséquent que la moyenne pour les chiens indigènes (4 à 5 jours). Mais la maladie, ayant éclaté au commencement de juin, doit avoir une autre orig-ine : un chien errant a sans doute parcouru l'île, mordant les chiens du pays, chez lesquels la maladie a évolué plus vite que chez leurs congénères du continent. C'est un nouvel exemple de l'augmentation d'intensité que subit une maladie épidémique, quand elle arrive dans un pays neuf, et on peut le rapprocher des exemples classiques de l'apparition de la rougeole aux îles de Far-Oer et du choléra en Europe. A Madère, la rage, après sa rapide explosion, s'est éteinte en ÉPIDÉMIE DE RAGE A MADEHE. 57 peu de temps, grâce aux mesures prises, et on n'en a signalé aucun nouveau cas chez les chiens depuis les premiers jours de décembre 1892 jusqu'à la fin de 1893. J'ai attendu pour faire cette publication, précisément pour pouvoir démontrer la possibilité de se débarrasser d'un seul coup d'une aussi terrible maladie par l'extermination impitoyable de tous les chiens malades ou suspects. La police a rigoureusement imposé l'emploi de la muselière et abattu tous les chiens qui n'en avaient pas. Après plus d'une année d'interruption, il n'y a plus guère à redouter des réapparitions de l'ancienne épidémie, à la suite d'une longue incubation, et l'île va retrouver son ancienne sécurité. Reste le danger d'une longue incubation chez l'homme. La gravité de l'épidémie chez les habitants a marché parallèlement à celle de l'épizootie. Les premières victimes ont été deux enfants, morts à deux jours de distance, à la fin d'août, après une incubation de trente-huit à quarante jours, et une durée de maladie de trois à quatre jours. La moyenne des durées d'incu- bation a été entre quarante et soixante jours. On en a signalé une de neuf mois, mais je ne peux pas en garantir l'authenticiié. Peut-être y a-t-il encore, en incubation, des cas retardataires; mais cela est bien peu probable, étant donné que le dernier cas avéré d'hydrophobie humaine date de plus de huit mois. Le traitement des malades n'a donné aucun résultat. L'un d'enire eux est venu se faire soigner à l'Institut Pasteur et se porte bien depuis un an. Les autopsies faites par M. Tierno, et publiées dans VAgri- cullura portuguesc, Lisboa, t. IV, no 92, témoignent qu'au moment 011 l'épidémie avait son caractère le plus aigu, on relevait des symptômes de gastro-entérite, de péritonite et d'inflammation générale des organes abdominaux. L'inoculation de la moelle aux cobayes et lapins a toujours donné des résultats positifs. En résumé, nous voyons par ces faits : 1° que la rage n'est pas spontanée ; 2° qu'elle revêt une très grande acuité, quand elle arrive dans un pays indemne; 3° qu'on peut l'en faire dispa- raître en exterminant tous les chiens malades ou suspects : 4° que la rage du chien guérit parfois spontanément; 5° que l'incuba- lion et la durée de la rage dans les épidémies aiguës sont moins longues que dans les cas endémiques. REVUES ET ANALYSES MPOIE A (HElflUES CRlTIftUES DE LA THÉORIE DES PHAfiflCYTES REVUE CRITIQUE Il n'est plus besoin, comme il y a quelques années, de reprendre la théorie des phagocytes dans son ensemble, pour en soutenir les prin- cipes. On peut considérer comme généralement admis que l'organisme de l'homme et de la grande majorité des animaux possède un moyen de défense contre les microbes pathogènes dans l'ensemble de ses éléments phagocytaires. Il est aussi généralement admis que les pha- gocytes sont en état d'englober les microbes vivants et virulents, et de les tuer et digérer dans leur intérieur. Je n'ai pas besoin de citer ici les témoignages nombreux, accumulés pendant ces dernières années; je me bornerai seulement à rappeler que les trois séances que la Société pathologique de Londres a consacrées, au printemps de 1892, à la discussion des questions d'immunité et de phagocytose, ont abouti à un résultat qu'une note du Deutsche mediciuisclie Wochemchrift (1892, p. 296) résume en ces termes : « La majorité des auteurs s'est pronon- cée en principe pour la théorie de la phagocytose. » Mais bien que cette théorie soit acceptée en général, il reste encore un certain nombre de points sur lesquels on n'est pas d'accord. De temps en temps il surgit quelque objection d'ordre plus ou moins particulier, et il s'accumule ainsi toute une série de données sur les- quelles il est utile de s'expliquer. Nous donnons dans cette Revue la première place à un travail de M. Kurth Millier sur le charbon des rats, travail exécuté avec un soin tout particulier sous la direction de M. Eberth, à Halle. On se rappelle sans doute que le charbon des rats a été pour ainsi dire la pierre de touche des théories de l'immunité. C'est lui qui a été le point de départ des théories humorales de M. Behring, et qui a fourni à M. Franck des armes contre la théorie des phagocytes. Cette question du charbon des rats a été débattue dans une série d'articles (dont deux ont paru dans ces Annales, t. IV et V). M. Kurth REVUES Eï ANALYSES. 59 Millier lui a consacré toute une monographie, publiée d'abord dans une série d'articles des For fschr il te der Medicin, 1893, n»» 8, 9, 11, 12, 13, 14 et 15. Faites sur plus de 300 rats, dont la généalogie a été soi- gneusement établie, les recherches de M. M aller ont porté en grande partie sur les phénomènes intimes qui se passent dans les tissus de ces animaux, soumis à l'infection charbonneuse. M. K. Millier a constaté, comme beaucoup de ses prédécesseurs, que les rats, quoique moins sensibles au charbon que les autres rongeurs de laboratoire, sont cependant loin d'être réfractaires vis-à-vis de la bactéridie. Sur 221 rats, inoculés une ou plusieurs fois (jusqu'à six) avec le bacille charbonneux, seulement ont résisté à toutes les épreuves. La nourriture animale, ainsi que le traitement avec l'extrait de viande de Liebig, ont augmenté la résistance de ces animaux vis-à- vis de la bactéridie. Mais lorsque M. K. Millier a voulu pénétrer dans le mécanisme de cette résistance de l'organisme des rats, et s'est demandé si les pha- gocytes y jouaient un rôle quelconque, il est arrivé à un résultat abso- lument négatif. Pour M. Mûller, les leucocytes qui s'accumulent en grand nombre autour des points envahis par la bactéridie ne contri- buent pas plus à la résistance des rats qu'un grand nombre d'autres éléments des tissus, et toujours à titre de cellules sécrétant des sub- stances qui détruisent les bacilles. Cette déduction est basée sur cette observation de M. Millier que, malgré l'abondance des leucocytes dans les foyers infectieux, les bactéridies dégénèrent en dehors des cellules et ne sont jamais englobées dans l'intérieur de celles-ci. Ce résultat a été d'abord acquis avec les organes des rats morts du charbon. Les bactéridies ont été trouvées dans des vacuoles du tissu hépatique, mais jamais dans l'intérieur des cellules. -M. K. Mûller dit que, dans cette question de la résistance, son atten- tion s'était surtout portée vers l'étude des organes des rats morts du charbon, et il avoue qu'après avoir obtenu avec eux des résultats négatifs, c'est avec un parti pris (etwas roreingenommen) qu'il s'est mis à examiner le processus local chez les rats réfractaires. L'observation a vite confirmé son scepticisme et les bactéridies dégénérées ont été toutes trouvées ea dehors des cellules. M. K. .Alfiller reconnaît lui- même que cette partie de son travail n'est pas aussi complète qu'il l'aurait voulu. Je n'ai pas besoin d'insister ici sur le côté logique de la question, et d'argumenter contre la prémisse de M. K. Millier que les rats morts charbonneux devaient absolument présenter des phénomènes de pha- gocytose. Cette discussion devient inutile du moment que dans ces conditions la phayoci/tose est tout ce qu'il y a de plus manifeste. Seule- 60 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR ment, comme je l'ai longuement développé dans mon mémoire sur le charbon des rats (ces Annales, 1890, p. 193) ce sont surtout les macro- phages et non les leucocytes polynucléaires (microphages) qui luttent contre la bactéridie dans le foie et la rate, viscères étudiés surtout par M. K. Millier. Il n'y a pour moi aucun doute que les vacuoles renfer- mant des bactéridies, décrites par mon adversaire, ne soient autre chose que ces grandes vacuoles si nombreuses dans l'intérieur des macrophages du foie et de la rate des rats morts du charbon. M. K. Millier a été victime de l'erreur dans laquelle sont tombés déjà plusieurs observateurs. Etudiant la phagocytose, il a cherché les leucocytes chargés de bactéridies, et il a laissé passer inaperçus les macrophages, bien autrement remarquables que les leucocytes poly- nucléaires. Déjà, à la lecture de la partie historique du mémoire de M. K. Millier, on est surpris que ce savant ne mentionne point mes recherches sur la réaction macrophagique des rats; mais cette sur- prise devient plus grande encore lorsque, dans l'exposé de ses re- cherches microscopiques, on ne trouve rien se rapportant aux macro- phages du foie et de la rate. Quoique j'aie tâché, dans le mémoire cité, de décrire et de représenter ces phagocytes de la façon la plus com- plète, je dois dire qu'en réalité on trouve des formes encore plus com- pliquées que celles que j'avais dessinées. Souvent on observe dans le foie de grands amas de bactéridies normales et dégénérées, à côté de leucocytes polynucléaires se colorant plus ou moins bien. On trouve ainsi le tableau, décrit par M. K. Millier, de bacilles morts entre les leucocytes réunis en amas; mais un examen plus approfondi nous ap- prend aussitôt que ni les bacilles, ni les leucocytes ne sont libres, et que les uns comme les autres se trouvent dans l'intérieur de ma- crophages souvent colossaux, avec leur noyau si caractéristique. Non seulement j'ai étudié cette phagocytose macrophagique à maintes reprises, mais j'ai pu la montrer à un grand nombre d'autres observateurs. Des préparations du foie de rats charbonneux servent au cours de microbie à l'Institut Pasteur comme démonstration de la réaction des macrophages. Pendant mon séjour à Zurich, dans l'été de 1890, j'ai eu l'occasion de montrer quelques-unes de ces préparations à MM. Klebs, Ilanau et Lubarsch, qui n'ont pas hésité à reconnaître que les bactéridies étaient bien dans l'intérieur des macrophages. Si M. K. Millier n'a pu constater la phagocytose des leucocytes polynucléaires au point d'introduction du virus chez des rats résis- ants, cela tient sûrement aux circonstances déjà mentionnées plus haut. M. K. Millier a de plus eu tort de ne pas avoir répété mes expé- riences sur l'inoculation des bactéridies dans la chambre antérieure de l'œil des rats, car dans ces conditions, la phagocytose microphagique REVUES ET ANALYSES. 61 s'observe avec la plus grande facilité. J'ai eu souvent occasion de mon- trer cet exemple d'activité phagocytaire aux élèves du cours de l'Insti- tut Pasteur. M. de Ghristmas qui, comme on sait, a été le premier à nier le rôle des phagocytes dans le charbon des rats, a pu également se convaincre de la réalité du phénomène sur mes préparations de l'cxsudat de l'œil. M. Franck, qui soutenait autrefois' que, chez les rats inoculés avec le charbon, la phagocytose faisait complètement défaut, a pu également observer ce phénomène sur une de mes pré- parations que je lui avais envoyée. Voici comment il s'exprime dans sa lettre : « La préparation envoyée (il s'agit d'une préparation de i'exsudat de l'œil d'un rat résistant au charbon) montre avec évidence les bacilles intracellulaires. » Je dois rappeler encore que plusieurs autres observateurs, comme MiM. Hess et Sawtschenko, ont également constaté la phagocytose chez des rats inoculés avec le bacille charbonneux-. On peut donc consi- dérer cette question comme définitivement résolue dans un sens tout à fait opposé à celui de M. K. Millier. Le charbon des rats, au lieu de présenter une exception, peut servir comme exemple de phagocytose. M. Hankin a énoncé une thèse [Centralb. f. Bakter., 1892, XII, nos 22, 23) d'après laquelle « les cellules de l'organisme luttent non seulement en dévorant les microbes, mais encore par l'intermédiaire d'autres cellules, caractérisées par la présence de granulations éosino- philes et sécrétant des substances bactéricides ». 1. Centralb. /. Bakteriologie, i88. 2. Je n'ai pas besoin de m'arrêter sur les résultats négatifs de certains obser- vateurs, comuîe MM. Frank et Lievin, parce que leurs données sont infirmées par les résultats positifs cités plus haut. M. Lievin, un de mes adversaires en Russie, a cru tout récemment (v. Vratch, 1893, pp. liOo et 1146) pouvoir nier le rôle des phagocytes dans le charbon de l'homme, et cela bien que, dans neuf cas étudiés par lui, il ait trouvé des phagocytes renfermant des bactéridies. Si M. Lievin interprète ses observations dans un sens défavorable à la théorie des phagocytes, cela tient en partie à ce qu'il ignore un des principaux travaux sur le sujet, celui de M. Lubarsch {Zeitschr. fur kliii. Med.,i- XIX, 1891). Cet auteur considère comme hors de doute que Iq, destruction des bactéridies dans le char- bon humain est parallèle à la phagocytose. M. Lievin, si résistant à admettre la phagocytose malgré ses propres constata- tions, accepte sans le moindre scrupule (p. 1148) la propriété bactéricide du sérum sanguin de l'homme vis-à-vis du bacille charbonneux, et cela sans l'appui d'une seule expérience, et en dépit des résultats négatifs de M. Stern {Zeitschr. f. klin. Med.,t. XVIIl), dont il ignore le travail, comme celui de M. Lubarsch. M. Lievin va même si loin que, pour expliquer la présence des bactéridies dans les phagocytes endothéliaux du foie, il suppose, vu l'immobilité de ces cel- lules, que les bacilles pénétrent d'eux-mêmes dans leur intérieur. Or, il est connu depuis longtemps que ces cellules englobent des corps inertes (poudres de carmin bactéries tuées, etc.) par l'intermédiaire de leurs appendices mobiles. 62 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Dans une Revue publiée en janvier 1898 (ces Annales, t. Vil), j'ai tâché de démontrer que cette tentative pour diminuer le rôle des pha- gocytes n'était point justifiée. M.Hankin vient de répondre à mes objeclions (CentraU). f. Bakter., t. XIV, no 25, 28 déc. 1893). Il persiste à affirmer que les granulations se colorantpar l'éosine fournissentlasubstance bactéricide des humeurs, sans cependant appuyer cette conclusion par des arguments nouveaux. Contre mon objection principale que l'humeur aqueuse ( qui ne renferme guère de cellules à granulations éosinophiles) exerce une action bactéricide aussi manifeste que le sang, M. Hankin invoque deux arguments : 1° l'humeur aqueuse est un produit de sécrétion cellulaire; 2o ce liquide n'est bactéricide que pour le bacille typhique. Mais l'humeur aqueuse, quoique de sécrétion cellulaire, ne peut être nullement attribuée à l'action des cellules à granulations éosinophiles. M. Hankin n'essaie même pas de formuler une affirmation semblable, et cependant c'est le point essentiel de la question. D'un autre côté, il est inexact que l'humeur aqueuse ne soit pas bactéricide pour d'autres bactéries que le bacille typhique. Dès les premières recherches sur la propriété bactéricide des liquides de l'organisme, il a été constaté que l'humeur aqueuse détruit les bacilles charbonneux. Ce fait a été con- firmé par M. Buchner et par moi-même dans un travail publié dans le Journal of pathology, 1892, n» 1, p. 13. M. Hankin paraît ignorer cet article, dans lequel j'ai réuni les données sur la propriété bactéricide de l'humeur aqueuse, et dans lequel j'ai mentionné aussi l'inexactitude des affirmations de M. Gamaleïa sur l'humeur aqueuse des moutons vaccinés contre le charbon, affirmations que M. Hankin accepte. Lorsque M. Hankin invoque le fait que certains microbes donnent des cultures dans l'humeur aqueuse des animaux réfractaires, cela n'infirme pas du tout ma critique. On sait bien que le sang et le sérum sanguin finissent, comme l'humeur aqueuse, par donner des cultures, mais cela après une période de manifestation du pouvoir bacléricide. Ma première objection contre M. Hankin, à savoir que la propriété bactéricide s'observe dans un milieu privé de granulations éosino- philes, persiste donc dans son intégrité. Ma seconde objection contre la théorie de M. Ilankin est basée sur le fait que les bactéries sont englobées par les phagocytes vivants et non tués par une action préalable des « alexines ». Ce fait a été constaté si souvent qu'il est inutile d'insister davantage sur lui. Des bactéries englobées par des phagocytes résistants sont tuées et digérées par ces cellules. Mais si les phagocytes remplis de microbes meurent, les bactéries se développent dans l'intérieur de ces cellules REVUES ET ANALYSES. 63 et pullulent dans le liquide de l'exsudat, non gênées par les « alexines ». Ce fait, qui démontre l'action bactéricide des phagocytes, rejette en même temps toute théorie sur le pouvoir microhicide des liquides dans l'organisme. Ma troisième objection consiste dans la constatation du fait que les phénomènes de phagocytose et de digestion intra-cellulaire des microbes s'observent chez les invertébrés, qui n'ont pas de grains éosinophiles dans leurs cellules. Je puis étendre ce résultat même à certains verti^brés inférieurs, qui n'ont pas de grains éosinophiles, et dont les phagocytes détruisent une quantité de microbes. Mais, en dehors de toutes ces objections, je dois insister sur ce que M. Hankin n'a jamais fourni de preuve du caractère sécrétoire des cellules à grains éosinophiles. Il considère ces grains comme des produits de sécrétion, sans jamais avoir appliqué les méthodes ingénieuses de M. Heidenhain et d'autres physiologistes, ni fourni de données précises sur l'origine des granulations éosinophiles. Mes propres observations m'ont montré que ces grains peuvent se déve- lopper au dépens des particules ingérées par des phagocytes et, entre autres, au dépens des microbes. Ainsi j'ai vu, dans des cas de pha- gocytose très prononcée chez des cobayes inoculés avec le vibrion cholérique, que ces bactéries, sans perdre leur forme spirale, se transforment en corps fixant Téosine. Le fait que les granulations vilellines et les plaques d'aleurone se colorent également par cette couleur, renforcent la supposition que les grains éosinophiles repré- sentent un dépôt nutritif accumulé dans les phagocytes. A la fin de sa réplique, M. Hankin invoque en faveur de sa théorie le mémoire de MM. Kanthack et Hardy sur la destruction des bacilles charbonneux par les leucocytes de la grenouille. Comme ce mémoire n'a paru jusqu'à présent que sous forme de notice préliminaire (Proceedings of the R. Soc. London, 1892, p. 267), il est impossible d'en faire la critique détaillée. Mais puis([ue M. Hankin lui attribue une grande importance dans la question qui nous occupe, je suis obligé de lui donner quelques explications. Les recherches de MM. Kanthack et Hardy, réunies dans leur note, se rapportent, — pour ce qui concerne notre sujet, — unique- ment à l'observation des phénomènes dans des gouttes suspendues de lymphe des grenouilles, à laquelle on a ajouté quelques bacté- ridies. Ces auteurs ont vu que les cellules éosinophiles étaient les premières à s'approcher des bacilles, et que les vrais phagocytes n'intervenaient que plus tard. Pendant une seconde période, les deux espèces de leucocytes se fusionnent et constituent des vrais plasmodes, détruisant les bactéridies. Les grains éosinophiles four- 64 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR Diraient ainsi les substances bactéricides prinaaires; les phagocytes dans ces conditions n'auraient qu'à digérer les microbes déjà rendus complètement inoffensifs. La phagocytose des grenouilles, infectées avec la bactéridie, a déjà été souvent l'objet de recherches scientifiques. Dans son premier travail de bactériologie, resté si célèbre, M. Koch a décrit des bacilles charbonneux dans l'intérieur des cellules. Plus tard cette phagocytose a été observée et photographiée dans l'Atlas de MM. G. Friinkel et R. Pfeiffer (pi. XXI). Eh bien, ces auteurs ont-ilsjamais vu, dessiné ou photographié des plasmodes, provenant d'un fusionnement des cellu- les éosinophiles avec des phagocytes? Il est évident que ces plasmodes de MM. Kanthack et Hardy sont uniquement des produits artificiels, développés dans les conditions particulières (observation dans des gouttes suspendues), dans lesquelles se sont placés ces auteurs. Moi- même je me suis occupé à plusieurs reprises des phénomènes de la phagocytose des grenouilles, et je puis affirmer que les phénomènes se passent tout autrement que dans les gouttes de mes contradicteurs. On voit bien que ce sont des phagocytes isolés qui s'incorporent des bactéridies parfaitement intactes, etdontla vitalité peut être démontrée comme je l'ai déjà fait dans mon mémoire publié en 1888, dans les Archives (Je M. Virchotv. Si on étudie la phagocytose chez les grenouilles en hiver, époque où les leucocytes éosinophiles sont fréquentes dans la lymphe, on éprouvera quelquefois une certaine difficulté pour éliminer le rôle de ces cellules. Mais alors on n'a qu'à inoculer les bacilles charbonneux dans la chambre antérieure de l'œil des grenouilles. Dans l'exsudat qui se produit, il ne pénètre qu'un petit nombre de leucocytes éosinophiles, et cependant la phagocytose, exercée par des vrais phagocytes, est des plus marquées. En même temps on pourra facilement constater la vitalité des bactéridies dans cet exsudât. Il n'est donc nullement possible de tirer des observations de MM. Kantacket Hardy une preuve quelconque en faveur de la théorie des alexocytes de M. Hankin, qui se trouve en plein désaccord avec un grand nombre de faits bien établis. El. Metchnikoff. Le Gérant : G. Masson. Sceaux. — Imprimerie Gharaire et G'' le l'insti; PI. i\; e ^- c^)^ l'îr^ ^ •* /©;© Jn^ W {9^ ®>(^ a! @ ^.> Ê g ^ J \|? % ^ > 1" (è o ^^ ^f ^i<^ g) A 0^ @! (? ®. / iv" ■ r.\ ® fe^ ^/'W i @9 5 © 9 © .^ d^ Sv" (?: 'j^ V'^ ^,455 ||. £' I ÏÏX- -«:- '^Borrel dtl Imp A. La fontaine & Fils. Pans /-i.nnaies ae i institut x"'asteur. PL VI. ^W % \ S çf? ^ f a 9 O ^-^; 4 .^-•4^^ » G) o Ô ■0 # o ^ .^^r^j^jS^ .i^ - _-- > ^j "ï ** a . ■ ^ ^^ « <3 a <3 D^Borrel del. Fà « ^*' '3 A c^: V. Roussel Iith Imp A.Lafcntaine SiFils.Paris 8mo ANNÉE FÉVRIER 1894. No 2. ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR TIBERCILOSE EXPÉRIMENTALE DU REIN Par m. le Dr A. BORREL. (Travail du laboratoire de M. METCHNIKOFF à l'Institut Pasteur.) Dans un travail antérieur sur la tuberculose pulmonaire expérimentale, nous avons élé amené à distinguer deux stades bien distincts dans le processus tuberculeux pulmonaire obtenu par injection veineuse. Immédiatement après l'inoculation, nous avons vu les bacilles incorporés par les leucocytes polynucléaires et arrêtés dans les capillaires du poumon, où ils donnent lieu à la forma- tion de tubercules d'inoculation dont nous avons étudié la genèse rapide. Dans une seconde période, consécutive à la caséification des tubercules primaires, et qui, chez le lapin, commence vers le vingtième jour, nous avons constaté l'envahissement du système lymphatique pulmonaire. — Cette seconde période de la tniber- culisation se traduit histologiqucment par l'éruption d'une foule de jeunes tubercules dans les voies lymphatiques : il se fait en certains points de véritables stases cellulaires dans la circulation de retour. Par l'injection dans la veine de l'oreille, le poumon est l'organe de choix, si l'on veut établir facilement et d'une façon rigoureuse la chronologie des modifications consécutives à la pénétration des bacilles, et la réalité des deux stades de la tuber- culisation. Il n'en est pas de même pour les autres organes avec la 06 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. tuberculose humaine. — L'autopsie des animaux, sacrifiés jour par jour, montre dans le poumon un semis abondant de gra- nulations tuberculeuses, bien visibles macroscopiquement dès le cinquième jour, tandis que le foie, les reins paraissent indem- nes, ou ne présentent que de rares tubercules : le poumon joue donc le rôle d'un filtre qui arrête la plupart des bacilles. Il n'est pas possible d'étudier d'une façon certaine les pre- miers stades de l'infection dans ces organes, comme nous l'avons fait dans le poumon. — Par l'injection veineuse, on n'est jamais sûr de réaliser l'infection du rein, par exemple, ou plutôt de retrouver sur les coupes les rares bacilles qui ont échappé au filtre pulmonaire et ont infecté primitivement le rein par la voie artérielle. L'étude de la tuberculose rénale nous montrera que cette infection primitive se produit pourtant dans la majorité des cas. Nous verrons en ciïet, vers le ving-tième jour de l'inoculation par la veine de l'oreille, apparaître dans le rein une éruption granulique de tubercules; mais l'étude histologique de ces gra- nulations nous permettra d'affirmer qu'elles ne correspondent nullement à l'infection primitive ; qu'elles constituent dans le rein des tubercules secondaires absolument comparables aux granulations secondaires lymphatiques du poumon. Gomme dans le poumon, elles sont la preuve d'une dissémination récente de bacilles par la voie de retour, consécutive à la caséifîcalion de tubercules primaires plus ou moins nombreux dispersés dans chaque organe par Tinoculation expérimentale. Puisque l'injection dans la veine de l'oreille ne nous permet pas d'étudier, d'une façon certaine, le mode de formation des tubercules primitifs du rein, il faudra pour cette étude employer une méthode d'inoculation qui évite le filtre pulmonaire. Nous n'avons pas cru devoir utiliser le procédé, préconisé parMM.KostenischetVolkow', de l'inoculation par piqûre directe du rein à travers les parois lombaires : il nous a paru différer par trop des voies naturelles de l'infection, comme le fontremar- quer les auteurs eux-mêmes. De plus, par la lésion du rein qu'ils produisent, MM. Kostenisch et Volkow superposent au processus tuberculeux simple un processus de réparation intense qui doit compliquer beaucoup et tout à fait inutilement les 1. Archices de Mf}dec/>ie crpi-riincntak', ■18!)2. TUBERCULOSE EXPERIMENTALE DU RELN. 67 phénomènes. Nous avons introduit les bacilles par la voie arté- rielle, afin de reproduire autant que possible les conditions ordi- naires probables de l'infection rénale primitive. Avec une canule mousse, par la carotide du lapin, il est facile d'arriver à la crosse aortique et de pousser l'injection directement dans l'aorte; on évite, en comprimant l'autre caro- tide, le retour possible des bacilles par cette voie. A chaque lapin, j'ai injecté deux centimètres cubes d'une dilution trouble de culture sur gélose, broyée soigneusement et ne contenant pas de grumeaux bacillaires. Malgré cette injection directe, à cause de la grande surface circulatoire des organes de la cavité abdominale, je dois dire que l'étude des premiers stades de l'infection tuberculeuse du rein est bien faite pour exercer la patience de l'observateur. Peu de bacilles vont aux reins, et souvent on doit faire de nombreuses coupes pour les rencontrer. L'étude comparative des reins des animaux infectés par les deux procédés : injection aortique, injection veineuse, est des plus intéressantes; elle nous permettra de pénétrer exactement le mécanisme de l'infection tuberculeuse, et de dissocier expéri- mentalement les deux formes de tuberculose bien établies par les anatomo-pathologistes : 1° Tuberculose primitive, à localisation glomérulaire ou cor- ticale prédominante; 2° Tuberculose granulique disséminée dans toutes les parties du rein, à localisation péri-vasculaire prédominante. Dans les deux cas, nous verrons que le processus tubercu- leux est toujours interstitiel, que les seuls éléments actifs du tubercule sont des éléments lymphatiques, que les éléments différenciés de l'organe, et l'épithélium rénal en particulier, ne jouent aucun rôle dans la formation des tubercules. Pour tous les détails de la technique hist ologique, je ren- voie à mon précédent travail (ces Annales, août 1893;. La tuberculose rénale a été particulièrement étudiée par les anatomo-pathologistes, et bien des constatations intéressantes ont été faites. Pour Virchow',le tubercule du rein est essentiellement cons- 1. Traité des tumeurs, t. 111, 21« leçon. 68 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. tilué par une prolifération lymphoïde du tissu conjonclif ; les éléments cellulaires de l'organe ne subissent qu'une atrophie simple ou une nécrose. Pour lui, c'est toujours le tissu con- jonclif qui est la gangue où se développent les tubercules, et le tubercule, néoplasie pauvre, résulte de laproliféralion conjonctive. D'après Arnold' , les tubercules miliaires rénaux chez l'homme comprennent les canalicules rénaux, entourés par des zones de tissu infiltré de cellules lymphoïdes. Les canalicules, dont la lumière est tantôt normale, tantôt augmentée, sont écartés les uns des autres, leur épithélium est souvent trouble et- gonflé; dans leur lumière, on voit des masses granuleuses ou hyalines. Quelques canalicules sont complètement remplis de cellules. Les cellules épithélioïdes sont souvent en karyoki- nèse. D'après cette description, on peut voir qu'Arnold a étudié surtout des granulations miliaires complètement développées, et en a donné une description très exacte. Rilliet etBarthez constatent l'absence de localisation des gra- nulations miliaires : Les deux substances corticale et médullaire sont atteintes en même temps... Au microscope, on les trouve non seu- lement disséminées le long des vaisseaux, mais affectant les rapports les plus intimes avec les différentes parties du rein, sans ordre et presque au hasard, cmnme si Vorgane avait été criblé de grains de plomb. Braull" remarque, dans les granulations miliaires du rein, la présence de nombreuses cellules lymphatiques et de cellules géantes occupant les espaces intercanaliculaires. L'étude anatomo-pathologique des lésions de la tuberculose rénale ne peut évidemment pas résoudre la question du mode de formation du tubercule, et de la succession des phénomènes consécutifs à la pénétration des bacilles dans le rein. La méthode expérimentale seule peut permettre d'étudier la genèse des granulations, si bien décrites d'ailleurs par les ana- lomo-pathologistes. Baumgarten' est le premier qui se soit occupé du mode de formation du tubercule expérimental dans le rein. Après le poumon, dit Baumgarten, c'est le rein qui est 4. L'ber Nierentubevculose. 2. Traité de mède, 20 0, 40 i, 28 5, 38 Mannite — 8, 60 12, 36 31, 46 18, 32 23, oO Rotation saccharimé- trique.. » — 3, + 3, 3 -0,4 — 23, Quelques-uns de ces vins ont été placés en bouteilles dans une pièce froide, et, au bout de plusieurs mois, soumis à une nouvelle analyse, laquelle a démontré que le sucre restant avait continué à se transformer en mannite. Les variations dans les proportions de sucre et de mannite ont été, pour les vins n°' 1 , 2 et 4 : 110 ANNALES DE^L'INSTITUT PASTEUR. Vin n» I. Vin n» 2. Vin n» 4. 8 mois. 9 mois 48% 73 168% 05 d, 62 13, 32 Durée de l'expérience. .... 8 mois. Perte de sucre, par litre.. S^r, 60 Gain de manuite, par litre. 2, 00 Des échantillons, chauiïésàGO'^poLirservirde témoins, avaient conservé leur composition primitive, ce qui démontre la possi- bilité d'enrayer le progrès de cette maladie, comme des autres, parla pasteurisation. On remarquera que les vins mannités renferment g-énérale- ment un excès de sucre et un excès d'acidité totale, due surtout aux acides volatils; aussi ont-ils une saveur aigre-douce qui est souvent caractéristique de la présence de la mannile. ^f, > H ^>"^.< /vV - ^ 'ù/ ' )^^.<- II .v^ \W Fig. 1. Gross. 600. L'extrait sec est très élevé. La rotation saccharimétrique, ordinairement gauche, peut cependant devenir droite, comme dans le vin blanc algérien; la crème de tartre ne paraît pas atteinte, quel que soit le degré de l'altération mannitique. Tous ces faits vont recevoir leur explication par l'étude d'un ferment mannitique que nous avons isolé et cultivé dans divers milieux naturels ou artificiels. Ce ferment a été retiré du vin blanc d'Algérie analysé plus haut. A l'état de pureté, il se présente (fig. 1) sous la forme de petits bâtonnets très-courts, immobiles, qui, au lieu de rester indépendants et disséminés dans le liquide, se groupent engrandnombreetformentdes amas assez difficiles à désagréger. Il se développe bien dans un moût de raisin on dans du vin doux, mais mieux dans des solutions de sucre interverti addi- SUR LES VINS MANNITES. 411 tionnées de 20 à 30 grammes environ d'extrait Liebig- par litre. Dans tous les cas, le liquide reste limpide ; il ne se dégage aucune trace de gaz; le ferment tombe au fond des vases où il forme une couche légère, continue, d'un aspect blanchâtre. Dans du bouillon de Liebig seul, non sucré, le ferment reste sans déve- loppement et sans effet. Il vit indifféremment en surface ou en épaisseur, en présence ou en l'absence de l'air. La transformation du sucre réducteur en mannite est assez rapide au début de la culture; elle se ralentit plus tard et atteint une limite qui, dans nos expériences, a varié entre 2o et 50 grammes de mannite par litre. Cette limite dépend de la richesse du milieu en éléments nutritifs, de la quantité initiale de sucre et d'acide, de la température, etc. La proportion des acides formés suit une marche sensiblement parallèle à celle delà man- nite. Le tableau suivant présente, comme exemple, les phases successives d'une fermentation accomplie à la température de 35°, dans du bouillon Liebig renfermant 25 grammes de matières nutritives, 103^%10 de sucre interverti' et 1^'',58 d'acidité initiale par litre. En 9 jours. En 20 jours. En 30 jours Sucre disparu par litre. 27g'-/28 38g'-,37 42sr,86 Mannite formée — 21, 46 29, 99 31, 46 . • , r t ' fixes — Acides formas. ) _ 1, 98 3, 06 S, 04 3, 36 4, 33 7, 69 3, S2 4, 73 8, 2o Pendant la durée de l'expérience, la rotation, exprimée en divisions saccharimétriques, est passée de — 18,8 à -f 6,6, ce qui indique que, des deux sucres constituant le sucre interverti, le lévulose est plus apte que le glucose à s'hydrogéner pour former de la mannite. Si la proportion initiale de sucre réducteur est trop forte, la fermentation s'arrête en général avant que le liquide ne soit devenu dextrogyre ; mais, dans ce cas, la rotation gauche diminue considérablement. C'est ce qui arrive avec le moût naturel de raisin, qui donne d'ailleurs les mêmes produits que le bouillon Liebig sucré. Ainsi, avec un moût renfermant 186^', 92 de sucre et 3^'",79 d'acide par litre, on a obtenu : M 2 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. y.n ;i'i jours. i;n i8 jours. Sucre disparu, par litre. Rlannitc l'orniùe — 2SS'-,ii2 37«i-,6B 11), 20 29, .=i8 d, 40 2, lil 3, 89 i, 10 5, 29 (j, 71 . . , ^ , 1 fixes — Acides formés, , ,., en SO^H^ ;'f ^"^ - ' totaux — Pendant la durée de l'expérience, la rotation est passée de — 38.6 à — 19.0 divisions saccharimétriques. Dans les exemples qui précèdent, comme dans tous les cas analogues, la totalité des matières sucrées n'a pas été hydrogénée, sans doute parce que l'excès do sucre restant et surtout l'excès d'acides formés ont gêné le développement du ferment manni- tique. Cette action nuisible de l'acidité ressort nettement de l'expé- rience suivante, où des fioles de bouillon Liebig sucré ont reçu, avec la même semence, des doses croissantes d'acide tartrique; les acidités sont exprimées en acide sulfurique par litre. Acidité initiale. Accroissi ement d'acidité. Sucre Totale. Volatile. disparu par 1 1 2g^00 5S'',71 3gi-,10 31gi,06 2 2, 78 o, 01 3, 50 24, 08 3 3, 12 5, 01 3, o2 20, 39 4 4, 00 4. 17 2, 58 13, 80 5 4, 88 2, 04 1, 19 » 6 5, 34 0, 63 0, 46 1. 77 7 6, 74 0, 34 0, 31 Traces. itrc. La quantité de sucre disparu est exactement en raison inverse de l'acidité primitive du milieu de culture. En diminuant la proportion de sucre, ou mieux encore en substituant du lévulose au sucre interverti, la fermentation mannitique est à la fois plus rapide et plus complète. Ainsi, avec une solution d'inuline saccharifiée, on a obtenu par litre : In Lévulose disparu Mannite formée. Acidité totale, en SO''il^. 7 jours. En 10 jours. 37g'',3o 49g'',o0 26, 62 3o, 66 6, 54 8, 83 Toutle lévulose avait fermenté. Nous étudierons pi us tard l'ac- tion du ferment mannitique sur le glucose et surles autres sucres. Comme on l'a vu, la production d'acides fixes et d'acides SUR LES VINS MANNITES. 113 volatils est inséparable de la formation de la mannite; pris ensemble, leur poids représente, en acide sulfuriquemonohydraté, plus d'un cinquième du poids de sucre fermenté. Les acides fixes sont presque exclusivement constitués par de l'acide lactique, qu'il est facile de mettre en évidence en épuisant à chaud le résidu sec d'une fermentation par de l'élher ■pur. Après évaporation, l'élher laisse un liquide sirupeux, incris- tallisable, très acide, et donnant avec l'oxyde de zinc un sel soluble crislallisable sous la forme caractéristique du lactate de zinc. L'acide lactique a été trouvé récemment par M. Blarez dans des vins mannités. Quant aux acides volatils, ils sont formés par de l'acide acétique. La méthode de M. Duclaux a donné en effet, pour les prises successives à la distillation fractionnée, les mêmes chiffres que l'acide acétique pur, que le liquide fermenté fût du moût de raisins ou du bouillon Liebig sucré. Comme cette constatation a une certaine importance pour la différenciation du ferment mannitique et du microbe de la tourne, nous rapprocherons, comme exemple, les nombres relatifs à l'un de nos essais de ceux que M. Duclaux donne pour l'acide acétique pur. Valeurs des rapports 13. Fermentation mannitique. I — 6,1 9 .\cide acétique pur. Différences 0,9 + 0,2 4-2,2 + 0.2 •18,7 + 0,2 2o,6 + 0,2 33,9 + 0,1 40,6 + 0.1 48.9 0,0 '61,9 + 0,1 67,9 0,0 79,8 + 0.1 — 12,4 3 — 18,9 i — 23,8 5 — 33,0 6 — 40,7 7 — 48,9 & — o8,0 9 — 67,9 10 — 79,9 La présence des acides lactique et acétique n'a pas lieu de surprendre, car d'une part ils résultent d'un simple dédouble- ment de la molécule du sucre, et d'autre part, on sait qu'ils prennent naissance dans une foule de circonstances, sous l'in- fluence d'un grand nombre de microbes. Si maintenant, dans les résultats, on exprime les acides formés, fixes et volatils, non plus en acide sulfurique, mais bien, 8 H4 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. respeclivcmeiit, en acide lactique et en acide acétique, on aura, avec la mannite, les éléments d'une valeur approchée de l'équa- tion de la fermentation mannitique. Ce calcul, appliqué à la fermentation du lévulose citée plus haut, donne : Mannite 3dg'',66 soit en centièmes 72,0 Acide lactique 5, 01 10,1 — acétique 7, 47 15,i Matières non dosées. 1, o(> 2,8 Lévulose disparue. . . 40, 50 100,0 C'est dans les matières non dosées qu'il faudrait vraisembla- blement chercher le complément de l'hydrogène qui s'est lixé sur les trois quarts du sucre et l'a transformé en mannite. Les faits qui précèdent confirment, en les précisant, les essais de culture exécutés à Cette par M. Roos avec l'ensemble des dépôts organisés d'un vin mannite ; ils prouvent que la présence de la mannite est bien due à une fermentation vicieuse, et que les vins malades ne sontpas nécessairement des vins sophistiqués. Lorsque la vendange est jetée dans la cuve, les ferments mannitiques se développent si la température du moût s'élève suffisamment ; ils exercent alors leur action propre sur une partie du sucre, et leurs effets s'ajoutent à ceux de la levure alcoolique. Le vin sort donc de la cuve déjà souillé de mannite et d'acides anormaux ; s'il contient encore du sucre, le mal ne peut que s'aggraver par la suite. Les conditions qui favorisent cette fermentation mannitique du moût de raisin se rencontrent naturellement dans les pays chauds ; aussi est-ce dans les vins d'Algérie, d'Espagne et d'Italie qu'on a signalé tout d'abord l'altération dont il s'agit. Il a fallu les températures exceptionnelles des étés de 1892 et de 1893 pour que la mannite apparût également en quantité sen- sible dans les vins de France. On peut réaliser par l'expérience la transformation simul tanée du sucre réducteur en mannite et en alcool. Ainsi, en ensemen- çant en même temps du ferment mannitique et du S. pastorianus pur, dans du bouillon Liebig contenant 113^^62 de sucre et 2^'", 73 d'acidité par litre, nous avons obtenu en quelques jours, à la température de 3.5°, un liquide fermenté ne renfermant plus de sucre et composé comme suit : SUR LES VINS MANNITES. llo Alcool pur 60,4 Mannite Sgr^S par litre. Acidité volatile . i,96 — Acides fixes 4,04 — Acidité totale 0,00 — La fermentation alcoolique ne parait donc pas gêner sensi- blement la fermentation mannitique, si du moins la proportion d'alcool est peu élevée. Il n'en est pas de même si la proportion d'alcool est plus considérable. En ensemençant, en effet, le môme ferment dans des fioles de bouillon Liebig contenant des doses croissantes d'alcool, nous avons obtenu les chiffres suivants : Alcool. Accroissement d'acidité par litre. Sucre Mannite ~— ^ ^ . disparu formée Totale Volatile par litre. par litre. •1 08^,89 3S'-,42 2Dgr,30 18g--,92 2 4,(j 0/0 5, 00 3, 08 23, 0.5 17, 05 3 9,2 2, 73 2, 83 14, W 8, 72 4 12,1 2, 37 ti, 25 11, 35 7, 9S o 14,5 traces néant traces traces. Le ferment se multiplie donc d'autant moins que la richesse alcoolique initiale est plus grande ; ici, où le liquide ne renfer- mait que 44 grammes de sucre et l^^TS d'acidité par litre, il a été complètement paralysé par 14 0/0 d'alcool. Il est certainement insensibilisé par une dose moins forte d'alcool dans une cuve de vendange, où l'acidité naturelle du moût et sa richesse saccharine concourent à diminuer son acti- vité. Il en résulte que, pour éviter autant que possible dans la pratique la maladie des vins mannités, il faut favoriser tout d'abord et exclusivement la fermentation alcoolique. Pour cela, la température dans la cuve doit être abaissée, s'il est nécessaire, par une circulation d'eau froide ou par tout autre procédé, de manière qu'elle reste inférieure à 30° pendant toute la durée de la fermentation. Cette pratique, qui tend d'ailleurs à se généraliser en Algérie, a l'avantage de conserver à la levure de vin toute son activité et toute sa puissance, de donner du vin complètement fermenté et d'éloigner, avec le ferment mannitique, tous les autres germes de maladie. H6 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUU. Il reste à démontrer que, contrairement à Topinion de cer tains auteurs, la maladie des vins mannités n'est pas la même que celle des vins tournés. Les diiïérences sont en elTet très nombreuses ; voici les principales : 1° Le ferment mannitiqne diffère par sa forme, la dimension et le mode de groupement de ses articles du ferment de la tourno, tel qu'il est représenté dans les Études sur le vin de M. Pasteur et dans la Reçue de viticullure du 30 décembre 1893; 2" Il ne se développe pas dans les vins non sucrés, où le fer- ment de la tourne se cultive facilement; 3° Celui-ci, par contre, ne se développe pas dans les liquides sucrés naturels ou artificiels, qui conviennent parfaitement au premier; 4° Les acides volatils produits pendant la fermentation man- nilique pure sont constitués exclusivement, comme on l'a vu, par de l'acide acétique, tandis que dans les vins tournés, comme l'a montré M. Duclaux, ils sont formés par un mélange d'acide propionique et d'acide acétique; 0° Tandis que la crème do tartre disparait dans les vins tournés, au contraire elle n'est pas décomposée par le ferment de la mannile ; nous l'avons retrouvée intégralement dans les moûts de raisin et dans des liquides artificiellement tarlarisés, même après plusieurs jours de fermentation. D'ailleur?, si le liquide de culture, quoique tartarisé, ne ren- ferme pas de sucre, le ferment mannitiqne ne s'y développe pas, pas plus que dans une simple dissolution de bouillon Liebig. En résumé, la formation de la mannile dans les vins ne résulte pas d'une réaction purement chimique; elle est le pro- duit d'une fermentation spéciale, distincte de la tourne; par conséquent, les vins mannités doivent être considérés comme des vins malades, au même titre que des vins piqués ou tournés. Mais, tandis que ces dernières maladies ne se développent qu'avec le temps, en barriques ou en bouteilles, l'altération mannitique, au contraire, se manifeste dans la cuve même et continue à s'accuser tant qu'il reste dans le vin du sucre à transformer. Les premières peuvent être prévenues par les soins donnés au vin et par la pasteurisation; celle-ci ne peut être évitée que par une surveillance attentive de la température dans la cuve de vendange. REVUES ET ANALYSES ^v ^^ ' LA nwmm spontanée des eaux de eleiyes REVUE CRITIQUE Le char du progrès a des roues carrées et ne marche que par sou- hresauts. Quand on lui confie une idée, il l'enlève et la laisse retom- ber plusieurs fois de suite ; si elle résiste à ces chocs, c'est qu'elle est bonne, et il l'emporte. L'histoire des eaux potables fournit un bon exemple de ces oscillations. Dès que la chimie a su assurer ses premiers pas, elle s'est demandé les raisons de la préférence que les hommes ont toujours accordée à certaines eaux et de la défiance dans laquelle ils en tenaient d'autres. Gomme la science n'était encore mûre que pour l'analyse minérale, c'est dans cette voie qu'elle a cherché et a su trouver l'explication cherchée. A ce moment, on n'ajoutait encore aucune importance à la matière organique qu'on rencontre en plus ou moins grande abondance dans toutes les eaux. Ce n'est que plus tard, lorsque les idées de Liebig eurent fait attribuer aux substances en voie de décomposition les fermentations et un certain nombre de maladies, qu'on arriva à se méfier de cette matière organique, et comme il eût été impossible de distinguer la bonne de la mauvaise, on les proscrivit toutes deux. L'aération de l'eau étant considérée comme un bon moyen de s'opposer à sa putréfaction, c'est de cette époque que date l'opinion que les eaux de rivière, largement aérées par le mouvement, sont préférables aux eaux de source, et c'est sur cette opi- nion, longtemps considérée comme sûre, que beaucoup de grandes villes ont établi leur canalisation d'eaux potables. Sur ce point comme sur tant d'autres, les idées de M. Pasteur ont lancé la science dans des voies nouvelles. En renversant la doctrine de Liebig sur les fermentations et les putréfactions, en montrant que la matière organique ne jouait qu'un rôle passif dans ces phénomènes, et que la cause en était vivante, il nous a donné la crainte des fer- ments comme le commencement de la sagesse. Du coup, le nombre des bactéries par centimètre cube est devenu le principal élément d'appréciation du mérite d'une eau, les eaux de sources ont refoulé au 418 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUll. second plan les eaux de rivière, et les villes qui, sur la foi des traités, avaient emprunté leur eau de boisson aux fleuves qui les arrosent, se sont vues conviées à les chercher ailleurs. Peut-être auraient-elles le droit de se plaindre du caractère un peu trop affirmatif des diverses théories qu'elles ont dû écouter succes- sivement. Un fait nouveau qui apparaît dans la science semble, au premier abord, tout dominer et détruire autour de lui : il est là tout près, et cache l'horizon : mais il ne conserve ces proportions colossales que pour ceux qui s'immobilisent autour de lui. Seul, le savant qui pousse sa recherche plus loin le voit peu à peu reprendre ses propor- tions, et se fait une juste idée de sa véritable place. En revenant aujourd'hui sur Ihisloire de ce passé, si peu ancien, de l'histoire des eaux potables, on peut se dire que tout le monde a eu raison successi- vement; les anciens chimistes de refuser les eaux trop chargées de matières minérales ; les élèves de Liebig d'exiger la pureté organique et l'aération ; les hygiénistes de la nouvelle école de demander des eaux privées de germes. Le jugement à porler sur une eau dépend de tous ces éléments envisagés à la fois, et ce n'est que par une fausse interprétation des enseignements de la science qu'on a pu condamne!- ou absoudre au nom de l'un deux, même du dernier venu et du plus assuré. C'est ainsi, par exemple, qu'il n'est pas du tout certain que l'eau de tel fleuve ne soit pas de beaucoup supérieure à l'eau de telle source. La mémoire et l'imagination sont remplies à ce sujet-là d'une foule de clichés : les sources fraîches naissant sous la mousse : les fleuves ser- vant de dépotoir aux grandes villes, les claires fontaines, les noirs égouts, etc., etc. Mais l'imagination n'est pas seule à parler. Il y a aussi les faits. Comment se fait-il que la Seine soit parfois un si beau fleuve entre Rouen et la mer? Comment se fait-il qu'à Mantes elle ait repris la limpidité qu'elle a en amont de Paris? Si elle conser- vait tout ce qu'on lui jette d'immondices, dans toutes les villes qu'elle arrose, elle devrait se salir de plus en plus. Nous voyons au contraire qu'elle s'épure. A quoi est due celte épuration spontanée ot naturelle des fleuves et rivières? Quelques renseignements sur ce point ne seront peut-être pas inutiles. Cette épuration porte à la fois sur la quantité des matières organi- ques dissoutes et sur le nombre de germes présents dans l'eau. Sur le premier point, j'ai fait remarquer dans ma Microbiologie que la presque totalité de la matière organi(]ue soluble qu'on trouvait dans les 250,000 mètres cubes d'eau d'égout que Paris vomit chaque jour, à savoir au minimum 250.000 kilogrammes, disparaissait sous l'action des ferments dans le court trajet entre Paris et Meulan ; et ce minimum H1':VUES ET ANALYSES. 119 est sansdoute éloignédela réalité, carccseauxd'égoutemportentencore 500,000 kilogrammes de matières en suspension qui se déposent en route, mais que les dragages de la Seine n'enlèvent que pour une faible partie, et dont les trois quarts au moins se trouvent gazéifiés ou dissous par le travail des ferments, de sorte que nous avons là, aux portes de Paris, une cuve de fermentation qui détruit plus de matière organique en un jour qu'il n'en fermente dans tous les vignobles de France un jour de vendanges. Au sujet de la diminution du nombre des germes vivants, je ne con- nais pas de travail méthodique concernant la Seine, mais nous pou- vons trouver des documents sur ce point dans les études de Prausnitz ' sur les eaux de l'Isar. L'Isar est un fleuve à cours rapide, qui, en tra- versant Munich, se divise en plusieurs bras et reçoit à gauche et à droite plusieurs égouts, dont le dernier vient aboutir à Unterfohring. En ce point, à 7 kilomètres au-dessous de Munich, le fleuve, qui est entré en ville avec 305 germes par c. c, en contient 12,000 environ, en moyenne. Ce nombre tombe à 9,100 environ à Ismanning, à 13 kilo- mètres de Munich. Il est de 4,800 à Erching, à 22 kilomètres, et de 2,400 à Freising, à 33 kilomètres de Munich. Le fleuve ne met que 8 heures à parcourir cette distance, et ce temps lui suffit, comme on voit, à se dépouiller des 5/6 de ses germes vivants. Notons que, dans cet intervalle, il ne reçoit pas d'affluent nouveau, au moins autant qu'on peut le voir sur une carte à grande échelle. On trouverait évidemment des faits de même ordre pour tous les fleuves, et ce qu'il y a d'intéressant, c'est d'étudier les causes de cette puriflcation spontanée en matières organiques et en microbes. Celles que nous connaissons sont assez nombreuses et peuvent être rangées sous divers chefs. Il y a d'abord les actions physiques. Des rivières peu- vents'épurer, soit parce qu'elles laissent déposer, pendant leurs périodes de tranquillité relalive, les matières flottantes et les microbes qu'elles tiennent en suspension, soit parce qu'elles se mélangent, sur leur par- cours, à des eaux de fond qui, filtrées au travers du sol, leur arrivent avec une pureté relalive, parfois très grande. Donc influence possible du dépôt des particules flottantes ou de la pureté des eaux souterraines. Viennent ensuite des actions chimiques : l'influence de l'oxydation organique en présence ou en l'absence de la lumière. Viennent enfin les actions vitales proprement dites, l'influence de la concurrence entre les microbes, avec lesquels le dernier mot appartient toujours aux espèces les plus aérobies, et par conséquent en moyenne les plus inofl'ensives. A ces divisions principales se rattachent des subdivisions qu'il est nécessaire d'examiner d'un peu près. 1. Ulnjluence de la canalisation de Munich xur /7.sY/r. Munich, -1889. 420 /VENALES DE L'INSTITUT PASTEUR. I. — Actions physiques. Eaux de fond. — Je commencerai par la plus courte de ces études, celle de l'influence du mélange de l'eau du fleuve avec les eaux sou- terraines. J'ai insisté à plusieurs reprises, dans ces Annales, sur l'origine et la qualité de ces eaux. Nous savons qu'elles proviennent de l'infil- tration des pluies, dont partie pénètre plus ou moins profondément jusqu'à ce qu'elle rencontre une couche imperméable, à la surface de laquelle elle circule en suivant ses lignes de plus grande pente, souvent très difl'érentes des lignes de plus grande pente de la surface. Quand cette couche imperméable vient affleurer le sol, son inter- section avec lui forme un cordon de sources. Une autre portion des eaux pluviales circule à petite profondeur en suivant le relief de la surface. Sur les flancs d'une vallée, elle coule lentement sur les pentes, y alimente les puits, et vient peu à peu se réunir à la rivière ou au fleuve qui coule au fond, en y pénétrant soit par les bords, soit par le fond même du lit. Quand on a pratiqué des galeries latérales au fleuve pour en filtrer l'eau, c'est presque toujours elle qui les remplit. Cette eau arrive d'ordinaire assez bien filtrée et épurée par son long contact avec le sol, et il semble, au premier abord, qu'elle amène seulement une dilution des eaux impures du fleuve, et non une purification. Mais elle apporte avec elle deux éléments dont nous verrons bientôt l'influence favorable : sa température, plus basse en été que celle des eaux courantes, et sa composition chimique, capable d'influencer les autres actions épuratrices que nous allons faire entrer en ligne de compte. Dépôt des particules flottantes. — Microbes et corps en suspension sont plus lourds que l'eau et tombent par le repos; en général, ils tombent d'autant plus vite qu'ils sont plus gros, mais ce serait mal comprendre le phénomène que d'y voir seulement une question de densité. Il y a aussi une question d'attraction moléculaire entre le liquide et les particules très ténues qu'il contient. La preuve, c'est que quelques millièmes d'alun éclaircissent rapidement une eau ordinaire dans laquelle un précipité d'argile reste obstinément en suspension. La variation produite dans la densité est pourtant insignifiante. Ce qui a beaucoup varié en revanche, à la suite de l'addition de l'alun, c'est l'adhésion réciproque de l'eau pour les molécules d'argile, et nous retrouvons là, entre liquide et solides, ces adhésions moléculaires sur lesquelles j'ai si souvent insisté dans ces Annales. Ce sont les mêmes qui s'exercent entre solides et solides, et qui, lorsqu'on agite de l'eau au contact d'un corps poreux et absorbant, ou lorsqu'on la force à passer au travers d'une matière finement REVUES ET ANALYSES. 121 divisée formant filtre, provoque Tadhésion aux parois solides des éléments vivants et inanimés en suspension dans l'eau. Il n'est même pas nécessaire que la paroi soit poreuse pour que le phénomène se produise. Quand on fixe une préparation de microbes sur une lamelle en la desséchant et la chauffant, on met en jeu des forces de la même nature. Quand M. Certes, pour recueillir les infusoires présents en petite quantité dans une eau, y fait tomber à plusieurs reprises une lamelle de verre qui happe au passage ceux qu'elle rencontre, et finit par en rapporter beaucoup, ce sont encore ces lois de fixation de solide sur solide qui entrent en jeu. Mais pour multiplier les chances de fixation, il faut évidemment multiplier le plus possible les surfaces, et pour cela les corps poreux sont préférables aux corps à surface lisse. Par contre, il y a des corps encore préférables aux corps poreux. Ce sont les corps à l'élat gélatineux, carbonate de chaux au moment où il se forme, alumine, sesquioxyde de fer, silice, etc. Tous ces corps collent l'eau dans laquelle ils prennent naissance, et entraînent, dans les mailles du réseau qu'ils forment en se précipitant, les corps solides, les germes de microbes, et même quelques éléments en solution. De nombreux procédés d'épuration de l'eau ont été basés sur ces pro- priétés, et ces dernières années en ont vu éclore beaucoup. Il serait trop long de les énumérer tous : je citerai seulement, parmi ceux qui ont été employés sur une large échelle, le procédé ancien de Clark, basé sur la précipitation au moyen de l'eau de chaux, et le procédé Anderson, dans lequel on détermine dans l'eau un précipité purificateur de sesquioxyde de fer gélatineux, en agitant cette eau au contact de copeaux de fer, et en la laissant s'oxyder et se reposer ensuite. Des actions du même ordre sont constamment enjeu dans la nature. Voici une rivière traversant des prairies tourbeuses : elle en sort chargée de matières organiques et d'acide carbonique. Si elle rencontre ensuite du carbonate de chaux sur les rives ou tes cailloux de son lit, elle va le dissoudre pour le déposer un peu plus loin sous forme de masses demi-glaireuses, formées d'un feutrage minéral imprégné de matière organique : c'est de l'aulo-épuration. Voici, dans un fleuve chargé d'argile, des eaux de fond qui viennent sourdre avec des chlorures ou des sels ammoniacaux, ou encore, dans un fleuve contenant des matières organiques, des eaux ayant dissous, dans les couches terrestres qu'elles ont traversées, du bicarbonate de chaux ou des sels de fer : un dépôt va se former qui entraînera tout ou partie des éléments en sus- pension ou même en solution : ce sera encore une épuration naturelle. S'il faut des exemples pour justifier l'importance accordée à ces phénomènes naturels, on n'a pour ainsi dire que l'embarras du choix. Nous citerons seulement les résultats des expériences de M. P. Fran- Germes après. Réduction 0/0, 63 90 -10 93 60 99 120 96 100 122 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. kland', parce qu'elles ont été à la fois très étendues et très méthodi- ques. Faites par la méthode des plaques, elles ont porté sur divers procédés dé purification, et on trouvera dans les tableaux suivants, à côté du mode de purification mis en œuvre, le nombre de germes par centimètre cube avant et après l'opération, et la réduction subie. Agitation tC un quart iVheure avec des particules solides . Germes avant. Avec 1/20 de fer spongieux.. 609 — 1/lS (le craie. I.oo — 1/lS de charbon aniinul. 800(1 — l/15de charbon de bois. 3000 — 1/13 de coke fin co Précipitations industrielles. — Méthode de Clark. M. Frankland a étudié aux Co//îe Valley Watenvorks la, méthode de Clark, c'est-à-dire le mélange, avec de l'eau de chaux, de l'eau qu'on se propose d'adoucir, et, dans une raffinerie, une modification apportée à la méthode de Clark par MM. Gaillel et Iluet, qui consiste essentielle- ment à ajouter à l'eau de chaux une certaine quantité de soude, et à accélérer le dépôt de carbonate de chaux par une circulation entre des chicanes. Germes avant. Germes après. Réduction 0/0. Méthode de Clark, 2 jours de repos 32-2 4 99 — Gaillet et fluet, après 2 heures. 182 4 98 Ces exemples, de même que ceux qu'on peut tirer d'un travail de Bruno Kriiger déjà analj'sé dans ces Annales (t. II, p. 6iîl), suffisent à démontrer l'influence purificalrice des dépôts calcaires ou ocreux qui peuvent prendre naissance dans les eaux courantes. Mais ici se pré- sente une remarque importante. Les forces qui président à ces préci- pitations par entraînement sont, comme nous l'avons dit, des adhésions moléculaires, dont on connaît, d'autre part, la curieuse instabilité. Les plus légers changements dans la composition d'une eau, dans la nature de ses microbes, de sa matière organique, peuvent renverser le jeu de ces adhésions. Les mêmes opérations et les mômes maté- riaux ne produiront donc pas nécessairement partout les mêmes effets. Je trouve dans le mémoire de M. Frankland un exemple curieux de ce fait. Nous avons vu, dans un des tableaux qui précèdent, du coke pul- vérisé réduire à zéro l'énorme population microbienne d'une eau qu'on avait mélangée avec quelques gouttes d'urine putréfiée. En y mélan- geant au contraire de Tenu de macération d'un sol, on a vu que le 1. Sur Ui purification de l'eau. Prnretd. nf thc Itis/i/ii/io/i of civil Enaineers, t. 8.'), l'^86. 1{E^'UES ET ANALYSES. 123 môme mode de traitemenl n'avait aucun elTet, et même que le nombre des organismes de l'eau, qui s'élevait à l'origine à 3,000 par c. c, mon- tait à 20,000 après agitation avec le coke et vingt-six heures de repos. Il est clair qu'ici les organismes n'avaient pas contracté d'adhésion avec le coke, étaient restés dans le liquide et y avaient pullulé en liberté. Le cas n'a rien d'embarrassant : il est, au regard de la matière vivante, l'équivalent exact de ce qu'est, au regard d u dépôt des matières argileuses, la présence ou l'absence de quelques millièmes d'alun dans le liquide. Nous allons retrouver cette même contingence en étudiant le lent dépôt que forment les microbes lorsqu'ils sont abandonnés à eux- mêmes dans une eau où ils ne sont entraînés par aucun précipité. Ici encore, je citerai les expériences de M. P. Frankland, faites dans les grands bassins de décantation de la New River Covipanij et de la West Middlesex Compcnnj. Nctc River Company. Eau à l'entrée dans le 1"' réservoir. 677 germes par c c. — à la sortie du 1" — 5j60 — — — — 2'^ — 183 — — West Middiese.r Company. Eau de la Tamise à Hamptou.- 1437 germes par c. c. — après passage au 1'' réservoir. '^\S — — — — 2» — 177 — — On voit tout de suite que l'action purificatrice est loin d'être aussi rapide et aussi complète que tout à l'heure, et nous pourrions, encore ici, mettre en regard de ces résultats, d'autres exemples dans lesquels le nombre des bactéries, au lieu de diminuer, a augmenté par le repos à la suite d'une multiplication. 3Iais il est inutile de revenir sur ce sujet, car je l'ai traité, il n'y a pas longtemps', en l'envisageant" il est vrai à rebours, sous le nom d'influence du mouvement sur la multi- plication des bactéries; mais c'est au fond la même chose. Dans une eau en repos, au fond de laquelle un précipité ou une action quelcon- que les a entraînées, les bactéries sont en grand nombre en présence d'une faible quantité de matière alimentaire et &e gênent par leurs produits de sécrétion. Leur multiplication a donc de ce fait des rai- sons de rester lente. Dans un liquide en mouvement, ou dans un liquide en repos_ où leurs adhésions moléculaires les ont laissés einmailloltés, les germes se multiplient plus ou moins abondamment suivant les circonstances et les conditions de culture, température^ aération, dose et nature de la matière organique, etc. Là où une espèce s'éteint une autre peut prospérer. Dans des expériences ayant un autre I. Voir cos A)inal('s, t. VI, p. 5o. 124 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. objet et que nous retrouverons bientôt, Buchner' voyait, en introdui- sant dans une eau en repos des germes du B. Pijocijaneus, du B. typhi- que et du B. coli, le premier se multiplier abondamment, tandis que les autres périssaient après deux ou trois jours. De même, dans une eau en mouvement, des bacilles du cboléra et du typhus peuvent comme l'a vu Schmidl-, se multiplier comme si elle était en repos, alors que des bacilles anaérobies, comme le vibrion septique, y disparaîtraient vite, grâce au contact renouvelé avec l'oxygène de l'air. Par contre, ce même mouvement, mortel pour ce vibrion dans une eau aérée, ne le serait plus dans une eau chargée d'acide carbonique. Il n'y a donc pas de règle absolue, et tous les résultats contradictoires qu'on a accumulés dans cet ordre de recherches ne le sont qu'en apparence, et parce qu'on n'a pas tenu un compte suffisamment exact des influences qai peuvent entrer en jeu. De tout ce qui précède, nous pouvons conclure pourtant que la pu- rification des eaux est bien mieux assurée lorsqu'il y a formation dun précipité organique ou minéral que lorsque les microbes y sont aban- donnés aux seules forces de la pesanteur ou des adhésions molécu- laires. Mais même dans ce cas, il y a encore de la ressource. C'est un fait aujourd'hui bien connu qu'après avoir envahi une eau, les mi- crobes y périssent ensuite, soit parce qu'ils en ont consommé toute la matière utilisable, soit parce qu'ils se sont créé un milieu défavorable. L'envahissement d'une eau est donc une façon d'épuration, et la putré- faction elle-même purifie. L'important est de ne prendre l'eau que lorsque ce phénomène y est terminé, et à ce point de vue, il n'y a aucune raison a priori pour que l'eau d'un fleuve qui a reçu les égouts d'une grande ville, ne redevienne pas, lorsqu'il a eu le temps d'épui- ser ses causes de contamination, aussi acceptable que l'eau qui a tra- versé le fumier d'une ferme et s'est infiltrée dans le sol pendant le temps nécessaire pour s'épurer. Mais nous quittons là le domaine des actions physiques pour entrer dans celui des actions vitales, que nous allons aborder renvoyant à un autre article le chapitre des actions physiques, qui est plus long et ne peut être bien compris que si nous connaissons les deux autres. 11.^ — Actions vitales. Je n'aurais pas songé à aborder ce sujet, qui n'est au fond que le sujet déjà très rebattu de la concurrence vitale entre les microbes, 1. Influence de la lumière sur les bactéries et l'auto-dépuration des fleuve.s. Ai'chiv f. Hygiène, t. 17, 1892, p. 184. 2. Sur l'influence du mouvement sur la croissance et la virulence des mi- crobes. lOid., t. XllI, p. 247. REVUES ET ANALYSES. 125 s'il ne prenait, quand il s'agit de la purification spontanée des eaux potables, une physionomie très simple, que des travaux récents me semblent avoir un peu altérée. Comme je le disais tout à l'heure, le travail des microbes, même des plus malodorants, est avant tout un travail de purification, et on peut dire que quand une eau contient de la matière organique, il n'y a pas de précipitation chimique ni de filtration poreuse, si parfaite qu'elle soit, qui vaille une bonne invasion de germes et une impureté passagère, parce que l'eau filtrée ou décantée, conservant la plus grande partie sinon la totalité, de la matière organique, sera constamment exposée à recevoir et à nourrir des germes qui pourront être nocifs, tandis qu'une fois purifiée par des espèces banales, elle sera devenue un milieu résistant ou impropre à toute implantation nouvelle. Ouand quelques générations de ferment y ont collaboré ou s'y sont succédé, la matière organique primitive a été brûlée et a pris des formes plus simples. Ce qu'on appelle l'azote albuminoïde a diminué ou a disparu, l'azote ammoniacal }* a augmenté, et, si les ferments nitreux et nitriques ont pu terminer ce travail, l'azote ammoniacal lui-même est remplacé plus ou moins complètement par de l'azote nitreux ou nitrique. A ce moment l'eau, si elle est limpide et contient peu de germes, ce qui est d'ordinaire le cas, est une eau potable de premier ordre, et peut nourrir les diatomées, les algues vertes, les végétaux, microscopiques ou non, qui ont la faculté de créer leur matière vivante aux dépens de l'acide carbonique de l'air, de l'ammoniaque ou des nitrates des eaux. Les espèces qui la peuplent alors sont considérées comme salutaires, et les eaux dites assez pures pour nourrir des algues et des diatomées sont celles qu'on recherche partout. Mais il ne faudrait pas en conclure que ce sont les algues et les diatomées qui purifient l'eau, comme l'ont fait Lœw', et à sa suite Pettenkofer. Divers savants ont montré, je le sais bien, que les végé- taux chlorophylliens peuvent se nourrir aux dépens d'autres maté- riaux carbonés et azotés que l'acide carbonique et les nitrates, con- sommer des sucres, des combinaisons amidées, de l'asparagine, de l'urée, etc. Mais il a fallu, pour leur trouver ces propriétés, les mettre à l'abri de toute concurrence vitale. Dans la nature, ils sont en lutte avec des espèces microscopiques mieux outillées qu'eux-mêmes pour uti- liser et détruire ces substances encore complexes, et leur part dans la purification de l'eau est bien réduite, si elle existe encore. Dans le cycle complet de microbes qui commence par les anaérobies et la fermentation à l'abri de l'air, qui se poursuit par les aérobies et les 1. Sur la question de l'auto-dépuralion des fleuves Archiv. f. Hyg., t. XVII, p. 259. 426 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. combustions vitales à l'aide de l'oxygène de l'air, ils n'arrivent que lorsque ces derniers ont à peu près terminé leur action. Qu'ils puissenj. les aider pour déblayer définitivement le terrain, cela est possible et même probable, car il n"} a pas de frontières entre les fonctions des espèces vivantes, mais au contraire, une imbrication compliquée des unes dans les autres. Dans l'ensemble, ces irrégularités de bordure disparaissent, et les groupes apparaissent bien nuancés. Les ferments anaérobies produisent des dislocations intérieures, et l'oxygène de l'acide carbonique qu'ils dégagent provient en presque totalité de la matière fermentescible; les aérobies font des combustions à l'air libre, l'oxygène de leur acide carbonique provient en presque totalité de l'air extérieur. Les êtres microscopiques chlorophylliens reprennent cet acide carbonique, en dégagent de l'oxygène, et aèrent ainsi l'eau ambiante. Ils peuvent entrer en symbiose avec les aérobies : ils entrent rarement en concurrence vitale, parce qu'ils ont toutes chances d'y être écrasés et que même les êtres microscopiques sont de l'école de Panurge, « qui craignait naturellement les coups ». Ce ne sont pas seulement ces notions théoriques solidement assises qui combattent la manière de voir de Lœw. Uffelmann lui oppose des expériences*. En ensemençant dans de l'eau de la Warnow, à Roslock, des algues, des diatomées, et cette Euglena viridis, l'infusoire bien connu, auquel Lœw avait surtout attribué l'épuration des eaux superficielles, il n'a observé qu'une diminution insignifiante dans la quantité de matière organique et qu'une décroissance très faible dans le nombre des bactéries, alorsquele nombre des algues avait certaine- ment augmenté, à en juger par la couche de matière verte qui recou- vrait les parois des vases. A vrai dire, il n'y a pas grand'chose à tirer de cette expérience. Alors même qu'elle aurait réussi, c'est-à-dire qu'on aurait constaté la coexistence de la diminution de la matière organique et de l'augmentation de la matière verte, il aurait encore fallu se demander si les deux phénomènes dépendaient l'un de l'autre, et s'il n'y avait pas entre les deux un rouage intermédiaire : dans l'espèce, celui des microbes aérobies. Un autre point visé par M. Uffelmann mérite une mention spéciale : c'est l'influence possible des gros infusoires flagellés et des amibes. De ces êtres, les uns englobent des fragments, parfois volumi- neux, de matières organiques encore complexes ; les autres sont carnivores, s'alimentent de proies vivantes, et absorbent et détruisent de grandes quantités de bactéries. Mais si on veut pour cela leur faire une place à part, il faut faire aussi une place zoologique à part aux bro- chets dans un vivier rempli de petits poissons. A envisager les choses '1. La purification .spontanée des fleuvps. Berf, kl in. IFocAe/iscAr., 48912, p. 4-2.1, REVUES ET ANALYSES. 1^7 en gros, comme on est obligé de le faire dans une étude générale, il n'y a aucune différence essentielle entre un kolpode qui absorbeet digère un fragment de matière organique, et un bataillon de bactéries qui le dissolvent avant de l'absorber, (les gros infusoires sont en outre presque tous des aérobies qui ne peuvent vivre dans un liquide fer- mentescible ou putréfiable que lorsque l'oxygène peut pénétrer avec eux dans les profondeurs. Aussi restent-ils cantonnés à la surface, pour peu que le liquide soit riche en matière organique et les expose à la concurrence vitale des ferments. Dans une infusion végétale de foin, où leurs germes enkystés sont présents dès l'origine, ils ne se développent pas les premiers, et attendent que les bactéries aient, en pullulant, formé à la surface une couche grouillante de vie où les flagelles se promènent en animaux de proie. Ce n'est encore que dans les eaux très pures qu'on trouve des amibes à une certaine profondeur. En somme, l'épuration de l'eau par les microbes estle procédé géné- ral de la nature, celui qu'elle emploie non seulement dans les eaux, mais partout, pour restituer au monde inorganique les éléments de la matière vivante. Grâce à l'ubiquité des germes, on peut admettre que toute substance, organisée ou organique, devient la proie des êtres les mieux faits pour en tirer parti. ÎVous n'avons à redouter, dans ce phénomène général, que les déviations qu'il subit parfois, absolu- ment comme nous avons à craindre, dans le concours normal de cel- lules qui constitue l'état de santé, de voir s'introduire ce trouble qui constitue la maladie. Mais cela n'empêche pas que les microbes ne soient, dans les eaux comme ailleurs, l'agent vital de dépuration. Les actions physiques que nous avons signalées peuvent jouer un plus ou moins grand rôle : elles n'en sont pas moins l'exception. Les microbes sont la règle, et on a en principe tort de se plaindre quand on en trouve au fond des galeries filtrantes ou sur les parois des vases de filtration. C'est parce qu'il y en a là qu'on est moins exposé à en trouver dans l'eau qui circule, et presque toujours, celle-ci ne devient potable qu'à la condition d'avoir été habitée et temporaire- ment impotable. DUGLAUX. 128 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. INSTITUT PASTEUR statistique' du traitement préventif de la rage décembre 1893 et janvier 1894. Morsures aux mains Morsures à la lête [ simples et à la figure ( multiples. . . . Cautérisations efficaces — inefficaces . ?as de cautérisation simples multiples . . . . Cautérisations efficaces — inefficaces Pas de cautérisation Morsures aux mem- ( simples bres et au tronc 1 multiples . . . . Cautérisations efficaces — inefficaces ........ Pas de cautérisation Habits déclarés Morsures à nu . . Morsures multiples en divers points du corps Cautérisations efficaces — inefficaces . Pas de cautérisation Habits déchirés Morsures à nu, Totaux. Français et Algériens Etrangers P I 9 » » 9 ;!5 36 2/ -49 33^ 38^ » 21 32 18 3 A 21 12 71 53 » » » » » 1 2 2 » » » » » 16/ rtt 20' 36 10 13i 23 110' 30^ 140 53//:.q Total GÉNÉRAL 121 1. Les animaux morJeurs ont été : chiens, 211 fois; chats, M fois ; mulets, 2 fois. Le Gérant : G. Masson. Sceaux. — Imprimerie Gharaire et C'^. Annales de rinslilut Pasteur. r i. V 1 3 - ^ il . n '^, •^'tS^rm^^. 5 5 • •» « V Roussel del.ethth //np. A. La font aine Si. Fils, ^aris 8mo ANNEE MARS 1894. N» 3. ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR ITI'DI SE LE PARASITE DU « PIED DE MÂDIBA »> Par m. h. VINCENT, Médecia aide - major de i'<= classe. (Laboratoire de Bactériologie de l'Hùpital militaire du Dey, à Alger.) I L'affection coimiio sous le nom de Pied de Madura a été sur- tout étudiée depuis une vingtaine d'années, et c'est presque exclusivement aux médecins anglais que l'on est redevable de sa description. Bien qu'on ait prétendu que cette maladie singu- lière se montre exclusivement dans l'Inde, et même qu'elle soit localisée à certains points géographiques de ce pays, comme Madura, Hissar, Bicanir, Dehli, Bombay, Baratpur, etc., il est possible que son domaine s'étende à d'autres régions du globe. Kemper en a, etiectivement, rapporté un cas qui s'est développé en Amérique '. Bastini et Campana en ont observé un exemple en Italie \ Enfin M. Gémy et nous-même avons publié l'obser- vation, avec examen bactériologique, d'un cas de cette maladie apparu chez un Marocain venu en Algérie \ La maladie de Madura débute \ en général, par un gonfle- ment indolore et diffus des téguments du pied : ce gonflement siège indifféremment à la face plantaire ou à la région dorsale, 1. Article Pied de Madura de VEncycl. intern. de chirurgie. T. III, p. 19. 2. Cités par Kabneu, Préparations cryptogamiques d'un Pied de Madura observé en dehors de l'Inde (Berliner Klin. Woc/ienschr.. 2 février 1891). 3. GÉMV et H. Vincent. Affection parasitaire du pied, analogue, sinon iden- tique à la maladie dite « de Madura ». {Coiujréx de Derinatol. et de Sijphiliyr., 25 avril 1892, et Annales de Dermatologie, mai 1892.) 4. Conf. : Roux, Maladies des pays chauds, t. III, et de Bru.v, même sujet {Encyclop. Léauté, 1893). 9 130 ANNALES DE L^NSTITUT PASTEUR. parfois sur les parties latérales. Après un temps plus ou moins long', on voit se développer, à la surface du pied ainsi tuméfié, de petites tumeurs arrondies^ quelques-unes acuminées, offrant le volume d'un pois, d'une petite noisette. D'abord dures, ces nodosités se ramollissent peu à peu, et, tantôt elles peuvent rester en Tétai, — c'est la forme la plus douloureuse de l'affection, — tantôt elles se rompent spontanément en donnant issue à du pus sanieux contenant de petits grumeaux grisâtres, jaunâtres ou noirs. Dans ce cas, il persiste des pertuis fistuleux. Le pied continue à grossir et à se couvrir de bulles qui s'ouvrent succes- sivement, laissant des orifices suppurants et multiples. D'après Yandyke Carter *, Kanthack % Boyce et Surveyor \ Hewlett ^ il faut distinguer deux variétés cliniques du Pied de Madura. L'une est la variété mélanique, à grains que Bristowe ' appelle « trufîoïdes », et dans laquelle les corpuscules noyés dans le pus sont de couleur noirâtre; l'autre est la variété pâle. Dans celte dernière, les nodules renferment des grains arrondis, jaunes ou blanchâtres, quelquefois rouges. En 1881, Bristowe avait déjà essayé de donner une description microscopique de ces corpuscules, qu'il trouva formés de tubes mycéliens dirigés dans divers sens. Ces tubes, tantôt transpa- rents, tantôt orangés, se dilatent parfois à leur extrémité et sont pourvus d'étranglements et de cloisons (?). Yandyke Carter * reprit cette étude et publia, en même temps qu'une description clinique complète de la maladie de Madura, les résultats de l'examen histologique de ces grains. Pour lui, ceux-ci sont formés par l'agglomération de filaments appartenant à un Champignon ou Mucor {Chionyphe Carteri) qu'il pensa avoir cul- tivé, mais qui était, en réalité, une moisissure banale (Lewis et Cunningham \ A. Kanlhack). Quelle que soit, du reste, la variété morbide sous laquelle elle se présente, la maladie de Madura est d'une durée très 1. Yandyke Carter, Transactions of pathol. Society. Londres, 1886. 2. Kanthack, Ibid., 19 janvier 1892. 3. Boyce et Surveyor, Ibid., même année. 4. Hewlett, Réf. : Bulletin Médical, 6 juillet 1892, p. lOoO. 5. Bristowe, Transactions of palholog. .Soe/e^?/. Londres, 1881, p. 320. 6. Loc cit. 7. Physiol. and Pathol. Researches by T. R. Lewis, part i p. 337. 8. Madura disease (mycetoma) and Actinomycosis. {Tlie Journal of Pathol. and BacterioL, octobre 1892.) PARASITE DU PIED DE MAUURA. 131 longue et persiste pendant des années. Elle est incurable. La mort peut survenir par suite d'épuisement ou de complications. II Le cas qui a été publié par M. Gémy et nous-mème répond à la variété pâle de l'affection. Voici, en peu de mots, l'histoire du malade. Le nommé Ahmed ben Ali, journalier, âgé de 40 ans, entra le 2 janvier 1891 à l'Hôpital civil d'Alger, dans le service de M. le D"" Gémy, professeur de Dermatologie et de Syphiligraphie. Né au Maroc, le malade a successivement travaillé en Tuni- sie, en iVlg-érie, en Kabylie, et c'est pendant son séjour en Tuni- sie qu'il a vu se former, il y a actuellement douze à treize ans, à la rég-ion plantaire du pied droit, une série de petites tumeurs qui laissaient sourdre à la pression un liquide rougeâtre, tenant en suspension des grumeaux que le malade compare à des grains de sag-ou. Les tumeurs, une fois vidées de leur contenu, se cica- trisaient ; mais de nouvelles éminences semblables apparaissaient bientôt, soit au voisinage des précédentes, soit en différents points. Le pied se gonflait de plus en plus, devenait très doulou- reux. La région dorsale, les parties latérales se prenaient à leur tour, et la gêne finit par être assez vive pour interdire tout travail au malade et l'obliger à entrer à l'hôpital. Actuellement le pied est très volumineux, parsemé de bulles et de nodosités, les unes très dures et douloureuses, les autres ramollies et limitées par un sillon très net. Quelques-unes de ces tumeurs s'ouvrent spontanément et laissent sourdre du pus jaune. Ajoutons, comme autre particularité, une hyperidrose assez marquée du pied malade, et de l'atrophie des muscles de la jambe correspondante, dont le mollet mesure 5 centimètres de moins que la jambe gauche. 11 n'existe aucun retentissement ganglion- naire, soit dans le creux poplité, soit dans l'aine. L'état général est resté bon. J'ai pratiqué des ensemencements à quatre reprises : la pre- mière fois en 1891, les autres fois dans le courant des années 1 892 et 1893. Ces recherches bactériologiques, ainsi que l'examen microscopique des tissus et des corpuscules, ont uniformément 432 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. décelé, chaque fois, la présence, à l'état pur, d'un microbe dont je vais maintenant décrire les caractères. a) Examen des corpuscules parasitaires. — A l'œil nu, les grumeaux isolés dans les bulles ou les nodosités du pied, par incision ou par expression de l'une d'elles, ressemblent beaucoup aux grains d'actinomycose. Ils ont le volume d'un grain de semoule, d'une grosse tête d'épingle, sont arrondis ou ovoïdes, de couleur blanc jaunâtre, et ne sont nullement imbibés par le sang ou par le pus au milieu desquels ils s'écoulent. Ecrasé entre les doigts, le corpuscule a une consistance caséeuse. Il est inso- luble dans la potasse et dans l'acide acétique. Etalé sur une lame de verre, il y adhère faiblement. Lorsqu'on examine au microscope cette préparation, après coloration par le liquide de Lôffler ou par la fuchsine, on voit, à un grossisse- ment de 400 à 500 diamètres, que la presque totalité de la pré- paration est parsemée d'innombrables filaments étroitement enchevêtrés ou de débris mycéliens. En un mot, Jcs corpuscules caractéristiques sont constitués tout entiers par un fin mycélium, très dense, et résultant de Vintrication de ces filaments. A la périphérie des touffes ou encore dans les points où celles-ci sont moins compactes, les filaments, droits ou flexueux, apparaissent pourvus de ramifications. Du rameau principal partent des rameaux secondaires qui s'y insèrent à angle variable : cette ramification est vraie. Il s'agit donc, en conséquence, d'un parasite appartenant au genre Streptothrix. Nous l'appellerons Streptothrix Madurœ. Les rameaux de ce microbe sont très grêles et mesurent 1 [JL à 1 [j. 5 environ d'épaisseur. A la périphérie des bouquets mycéliens, et dans les points qui n'ont pas été trop dissociés par le frottis, les éléments constituants offrent une disposition manifestement rayonnée, comme dans l'actinomycose. Mais on ne voit pas, coriime dans celle-ci, de formes en crosse ou en massue. Il existe néanmoins fréquemment, soit dans la continuité des filaments, soit à l'une de leurs extrémités, de très petits renflements irréguliers ou en boutons (2 p. environ), tels que ceux qu'on trouve dans les rameaux fructifères des autres espèces de Streptothrix. Parfois ces portions épaissies alternent avec des étranglements, et le rameau peut prendre en même temps un PARASITE DU PIED DE MADURA. 133 aspect sinueux. Il est probable que ce sont là simplement des formes d'involution du parasite, acquises pendant son séjour dans les tissus : ainsi que nous le verrons, en effet, on ne retrouve pas, dans les cultures, ces formes irrégulières ou inégalement renflées. A un fort grossissement et sur un grand nombre de points, leprotoplasma du Streptothrix paraît discontinu, condensé en certaines parties desramuscules, raréfié ou nul en d'autres. Quel- ques-uns des filaments ont des contours peu visibles et renfer- ment de fines granulations d'inégal volume, formant un pointillé très pâle. Ailleurs, le bâtonnet reste incolore sur une assez longue étendue de son trajet, pour reparaître nettement plus loin. Enfin les filaments sont souvent régulièrement interrompus, et ressem- blent ainsi à des chapelets de microcoques dont les éléments seraient anormalement espacés. Ces divers aspects sont dus à ce que la matière colorante se fixe plus spécialement de place en place, et ils simulent, par leur ensemble, un mycélium avec ses arthrospores. Il ne semble pas cependant que ce soient là des formes durables du parasite, car ellesneprésentent aucune dimension fixe etnesontpas arrondies. D'autre part, celte apparence pseudo-sporulée n'existe que dans les préparations traitées parla méthode de Gram; la coloration intense que donne le liquide de Ziehl, par exemple, teinte, au contraire, uniformément la totalité du protoplasma. On sait, d'ailleurs, que certains végétaux, tels quelesHyphomycètes, montrent fréquemment, dans la continuité de leurs rameaux, des lacunes irrégulières analogues. Mais les filaments du Streptothrix Madurœ ne sont pas, comme ces derniers, entourés d'une gaine ni pourvus de cloisons transversales. b) Cultures '. — Pour isoler, à l'état de pureté, le parasite des lésions offertes par le pied du malade, on a, selon les procédés usuels, stérilisé la surface des tégumentspar des lavages successifs 1. Je dois mentionner, pour mémoire, les tentatives de culture qui ont été faites par Berkeley et par Vandyke Carter; mais elles aboutirent seulement, ainsi que le dit A. Kanthack [loc. cit.) « à la production de moisissures sans impor- tance, la méthode d'isolement employée étant par trop primitive et imparfaite ». Lewis etCunningham {loc. cit.) font du reste observer que le champignon de Carter (Chionyphe Cartcri), qui avait poussé d'une manière luxuriante., « avait été retiré de pièces ayant séjourné dans l'alcool, aussi bien que de tissus qui n'avaient pas été soumis à la même influence, ce qui établit, sans conteste, que cette moi- sissure n'avait rien de commun avec le parasite réel du Pied de Madura. » Jusqu'ici, ce microbe n'a donc pas été isolé ni cultivé. i34 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. àl'éthttr, au sublimé acide, à l'alcool absolu, puis à l'eau stéri- lisée. La surface des petites tumeurs, asséchée à l'aide de papier buvard stérilisé, était ponctionnée avec un bistouri flambé et, parla boutonnière ainsi faite, il était facile d'en aspirer tout le contenu à l'aide d'une pipette suffisamment large. Nos premiers essais de culture de ce nouveau microbe n'avaient donné que des résultats médiocres. Le Streptothrix se cultivait d'une manière insignifiante dans les milieux habituels aussi bien que dans d'autres milieux plus exceptionnels; liquide de Cohn, eau albumineuse, etc.. Quelques-uns des tubes de bouillon donnèrent cependant, au bout de quinze ou vingt jours, une maigre culture formée de très petits grains arrondis et gri- sâtres. Sous l'influence d'ensemencements successifs, on a fini par obtenir des cultures plus prospères. Dans le tube de bouillon, qui demeure clair, le parasite se développe actuellement sous formes de boules minuscules gri- sâtres ou blanchâtres, qui flottent lorsqu'on agite le tube, mais ne tardent pas à se déposer au fond lorsqu'on laisse la culture au repos. Ces petites zooglées sont indépendantes les unes des autres; quelques-unes adhèrent assez fortement aux parois du verre. Le développement du microbe dans le bouillon de bœuf ordinaire reste, malgré tout, assez faible. Après de nombreux essais, les milieux de culture qui ont paru les plus favorables pour la culture du microbe du Pied de Madura sont les infusions végétales non neutralisées (et par conséquent légèrement acides) de foin ou de paille, ceux-ci étant débarrassés des plantes dites aromatiques qui pourraient s'y trouver. Li proportion de foin doit être de 15 grammes pour un litre d'eau. Le bouillon fait avec une simple infusion de légumes : navets, carottes et surtout pommes de terre (20 grammes pour 1,000 grammes d'eau), filtrée et stérilisée, convient encore très bien à la multiplication du Streptothrix. Celui-ci prolifère également, mais avec moins de succès, dans l'infusion de levure à 6 pour 100. Le microbe se développe à la température ordinaire, mais son optimum de température est à 37'\ Au-dessus de 40°, sa multiplication est nulle. Dans les divers milieux de culture dont il vient d'être parlé, PARASITE DU PIED DE MADURA. 135 le développement du Streptothrix est précoce et luxuriant, surtout si l'on fait l'ensemencement dans un tube large ou dans un flacon d'Erlenmeyer incomplètement rempli, oti l'accès de l'air soit facile: la culture part dès le cinquième jour, souvent dès le quatrième. On facilite sa végétation ultérieure si l'on a soin d'agiter quoti- diennement le tube de culture. Alors apparaissent, de plus en plus nombreux, de petits flocons blanc grisâtre, arrondis ou aplatis, dont quelques-uns se fixent à la paroi du récipient. La plupart se déposent au fond. Au bout de vingt à trentejours, ils ont acquis le volumed'unpetitpois. Cepen- dant, si leur multiplication a été hâtive, ils restent petits et for- ment des flocons innombrables et enchevêtrés. Quelques-unes des boules brunissent en leur centre. Celles qui sont restées adhé- rentes au verre, près de la surface libre du liquide et au contact de l'air, prennent souvent une coloration rose ou rouge après un mois ou deux. La culture peut progresser pendant assez long- temps, mais la couche qu'elle forme au fond du tube dépasse rarement un demi à un centimètre. Le liquide ne se trouble jamais. A la longue, il fonce légèrement en couleur (surtout l'infusion de foin). En outre, il acquiert une faible réaction alca- line, qu'on peut mettre en évidence en additionnant le milieu de culture, au moment de l'ensemencement, de quelques gouttes de teinture de tournesol. Au bout de quelque temps, l'infusion végétale a viré au bleu très pâle. Très souvent, la surface du liquide finit par se couvrir d'une efflorescence blanche très délicate formée par des spores. Les cultures ne dégagent pas d'odeur de moisi, ainsi que le fontcertainesespècesde Streptothrix(E. Almquist,Gasperini,Sau- vageau et Radais), entre autres un Streptothrix blanc et un Strep- tothrix noir que nous avons isolés de l'air d'une salle d'autopsie. Ensemencé par piqûre dans la gélatine ordinaire, le Strepto- thrix Madurœ y forme, le long du trajet du fil de platine et à la surface de la gélatine, une culture blanche peu abondante. Il se développe beaucoup mieux dans le milieu suivant, neutralisé et stérilisé : Infusion de foin ou de pomme de terre 100 e. c. Gélatine 9 grammes. Glycérine 4 — Glycose 4 — 136 ANNALES DE LINSTITUT PASTEUR. Il ne liquéfie pas la gélatine. La gélose ordinaire lui convient assez peu; mais si on 1 en- semence à la surface de la gélose glyco-glycérinée, on obtient de belles colonies saillantes, arrondies, vernissées, d'un blanc légèrement jaunâtre, qui prennent souvent plus tard une colo- ration rose ou même rouge vif. Lorsque les colonies sont nom- breuses, elles demeurent très petites ; si, au contraire, elles sont peu confluentes, elles grossissent plus aisément et quelques-unes peuvent atteindre le volume d'un petit pois. Elles s'affaissent alors en leur centre, s'ombiliquent et ressemblent un peu à des pustules varioliques, la partie centrale, déprimée, restant blanche, le bourrelet et les parties latérales devenant rouges. Lorsqu'elle est ancienne, la culture sur gélose finit par se décolorer et deve- nir d'un blanc mat. Les colonies sont très adhérentes au subslratum, et de con- sistance presque cornée. Le Slreptothrix se multiplie assez bien dans le lait stérilisé; il ne le coagule pas, mais le peptonise très lentement. Son développement est nul dans l'œuf et dans le sérum. Ensemencé sur la pomme de terre, le microbe ne tarde pas à y former, dès le cinquième jour, et à la température de 37°, de petites éminences incolores ou blanchâtres, qui s'accroissent peu à peu, et offrent ensuite l'aspect de végétations m.amelonnées ou mûriformes, parfois grenues quand les colonies sont nom- breuses'. La pomme de terre est déprimée à l'endroit de la cul- ture, mais elle ne change pas de couleur. Après un mois, on aperçoit à la loupe, en certains points, une teinte rose pâle qui s'accentue de plus en plus (surtout si l'on aère de temps en temps la culture) et devient tantôt rose vif, tantôt orangée ou rouge, parfois d'un beau rouge foncé. (Fig. l,pl. VIL) La coloration est d'autant plus intense que la pomme de terre est plus acide. Sur certaines pommes de terre, la formation chromogène est nulle. 1. Lorsque les cultures sont arrivées à un développement complet, chaque colo- nie ou chaque sphère mycélienne est creuse en son centre (nous retrouverons le même aspect du parasite dans les lésions du pied). C'est pour cette raison que les colonies isolées développées sur les milieux solides (gélose, pomme de terre) s'affaissent et s'ombiliquent en leur milieu. En pratiquant, au microtome, des coupes transversales de l'une de ces cultures et de son substratum, après fixation préalable par l'alcool absolu et inclusion dans la paraffine, on obtient des prépa- ations faciles à colorer, et dans lesquelles on voit effectivement que le centre de ces zooglres est vidé. Les filaments ne pénétrent qu'à une très faible profondeur dans l'intérieur de la pomme de terre. PARASITE DU PIED DE MADURA. 137 Quelques-unes des colonies sont comme saupoudrées d'une fine poussière blanche constituée par des spores. Dissociée avec le fil de platine, la culture est d'une consistance à la fois dure et friable. Elle est blanchâtre dans sa profondeur. Le streptothrix peut se cultiver encore sur d'autres légumes tels que le navet, la carotte, le chou, etc.. Bien que son déve- loppement y soit beaucoup plus maigre que sur la pomme de terre, on peut cependant obtenir, sur la carotte, des cultures assez belles et parfois vivement colorées en rouge. Ce microbe est aérobie. Les essais de culture que nous avons faits, dans le vide, dans l'acide carbonique et dans le gaz d'éclai- rage ont entièrement échoué. c) Microorganismes pyogènes. — Il a été dit que certaines des tumeurs du pied du malade s'étaient abcédées et laissaient écouler un pus jaunâtre. Dans ces nodules ainsi suppurants, rensemencement a fourni, en même temps que le streptothrix, deux autres microorganismes: les staphylocoques blanc et doré. Dans l'actinomycose, on trouve souvent aussi, outre l'acti- nomyces, des microbes pyogènes (Macé). d) Morphologie du Streptothrix. — L'aspect microscopique que présente le parasite du Pied deMadura dans les productions pathologiques, sous la forme des corpuscules caractéristiques qui ont été décrits, se retrouve à peu près intégralement dans les milieux de culture artificiels. Mêmes ramifications, même disposition rayonnée des filaments périphériques. Néanmoins ces filaments ont paru plus grêles dans les cultures, et leur lar- geur n'excède pas 1 [a environ. Nous avons parlé de ces séries de renflements irréguliers al- ternant avec des portions plus étroites et qui se trouvent dans les grumeaux issus du pied du malade. Ces formes n'ont pas été retrouvées dans le microbe ensemencé dans les milieux artifi- ciels. Il est probable que ces renflements trouvés dans les tissus représentent, ainsi que Bostnim l'admet pour l'actinomycose, un état dégénéré de la membrane du microbe sous l'influence de la réaction de l'organisme envahi. Par contre, dans les cultures anciennes de deux semaines, l'extrémité des filaments se fragmente souvent en une série de 438 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. segments rég'uliers et rapprochés, ovoïdes, plus larges que le filet mycélien lui-même. Ces filaments constituent des rameaux fructifères semblables à ceux que MM. Sauvag-eau et Radais ont décrit à propos d'autres espèces de Streptothrix '. L'examen des cultures en gouttelette suspendue permet d'ob- server le mode de formation des ramifications du Streptothrix. On assiste, au bout de deux à trois jours, à la naissance de petits prolongements qui poussent sur les parties latérales d'une branche principale, d'abord semblables à de petits tubercules réfringents, puis de plus en plus allongés, et à peu près perpen- diculaires à l'axe du filament générateur. Bientôt les bourgeons secondaires sont devenus eux-mêmes assez longs pour donner naissance à des bourgeons qui se développent de la même façon et s'intriquent avec les filaments voisins. L'aspect général de la petite colonie devient, après sixj ours, nettement arrondi, et, tandis que la masse centrale est composée d'un chevelu de rameaux in- distinctement entremêlés, les branches superficielles sont toutes dirigées excentriquement. Le parasite se colore très bien par les dérivés basiques d'aniline. Il se teinte plus faiblement par la safranine, l'éosine. Il prend la coloration par la méthode de Gram ou celle de Weigert. L'eau iodée le colore en jaune brun. L'hématoxyline lui communique une teinte violette. Nous avons laissé dessécher, pendant neuf mois, sur du papier buvard stérilisé, une culture du Streptothrix; une autre culture sur la pomme de terre, ancienne de vingt et un mois, a été reprise au bout de ce temps. Dans les deux cas, le réen- semencement a fourni une nouvelle culture normale. Cette longévité du parasite s'expHque par la présence de ses spores. La formation des spores du Streptothrix du Pied de Madura se fait surtout, comme celle des autres espèces de Streptothrix saprophytes ou pathogènes, dans les points qui sont en contact avec l'air. C'est principalement dans les cultures en bouillon de foin, laissées dans un endroit tranquille, que la sporulation est la plus fréquente. On peut alors apercevoir une pellicule blanche, ténue, cohérente, flottant à la surface de la culture, non mouillée par elle, et difficile à noyer lorsqu'on agite le flacon. La sporulation se produit encore à la surface des cultures 1. Sauvageau et Radais, Annales de l'Institut Pasteur, 25 avril 1892. PARASITE DU PIED DE MA DURA. 139 sur pomme de terre. Il suffit enfin de déposer, dans l'eau stéri- lisée, un petit flocon de culture pour voir quelquefois se former ultérieurement, à la surface du liquide, un petit nuage constitué par des sijorcs. La présence de l'oxygène de l'air n'est pas, cependant, nécessaire pourla fructification du parasite. Le dépôt des cultures anciennes dans l'infusion de foin et surtout de pomme de terre renferme ordinairement une quantité abondante de spores. Recueilli à l'aide d'un fil de platine et déposé sur une gout- telette d'eau distillée où il s'étale immédiatement, le voile formé à la surface des cultures en milieux liquides montre, au microscope, une infinité de petites cellules ovoïdes, très réfrin- gentes, accouplées par deux, trois, ou souvent réunies en amas volumineux. On peut en voir qui sont disposées bout à bout en courtes chaînettes : on croirait avoir affaire à une impureté due à des microcoques. Ce sont les spores du Streptothrix. Ces spores sont un peu plus larges que le filament mycélien lui-même; leurs dimensions sont de li^-o, environ, de largeur et 2[xde longueur. Elles sont brillantes; leurs contours sont nets et accusés, et elles paraissent superposées à une couche de filaments ramifiés trës pâles. A l'inverse des spores des Bactériacées, celles du Strepto- ■ thrix Madurw se colorent très bien par les couleurs d'aniline ainsi que par la méthode de Gram. Lorsqu'on ensemence les spores dans un bouillon neuf et qu'on les examine en culture en gouttelette pendante, on les voit s'allonger à l'une de leurs extrémités et former un court bâtonnet à bouts arrondis, qui s'accroît ensuite peu à peu et fournit lui-même des gemmes latérales. Les filaments semblent s'épaissir lorsqu'ils arrivent à la limite de la goutte et au voisi- nage de l'air. Ses spores sont tuées par une température de 83° prolongée pendant trois minutes. Elles résistent à75° pendant cinq minutes. Les cultures non sporulées sont détruites à 60° au bout de trois à cinq minutes. é) Inoculations. — Plusieurs animaux : lapins, cobayes, souris, chat, ont été inoculés à dilTérentes reprises, soit avec les grains parasitaires extraits du pied du malade, soit avec les cul- 440 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. tures elles-mêmes. Les inoculations variées et faites même à doses massives n'ont jamais amené qu'un nodule local lorsque l'injection était pratiquée sous la peau : la petite tumeur pro- gresse faiblement pendant un mois, puis finit par se résorber. M. Nocard a essayé les mêmes inoculations avec ces cultures et a bien voulu nous informer que ses tentatives d'injections sous- cutanées, intraveineuses ou intrapéritonéales au cobaye, au lapin, au pigeon, à la poule, au chien, au mouton, sont toujours restées sans résultat. Il n'apas trouvé de traces du parasite chez quelques animaux sacrifiés plus ou moins longtemps après l'inoculation. Le Streptothrix Madurœ n'est donc pas pathogène pour les animaux. j) Anatomie pathologique. — Pour étudier les lésions histolo- giques de la maladie de Madura à ses diverses périodes d'évo- lution, on a excisé des fragments cutanés assez volumineux, de un centimètre à un centimètre et demi de diamètre, au niveau des points oi^i les nodules étaient encore jeunes, durs et doulou- reux, ainsi que dans les parties oh les petites tumeurs étaient en état de ramollissement. Cet examen n'a pas été sans offrir quelques difficultés pra- tiques à cause de la mobilité des grains parasitaires inclus dans les nodules. Par suite de l'action des réactifs durcissants, ces grains se rétractent encore davantage dans le tissu friable au milieu duquel ils sont renfermés, et s'échappent des tissus lorsqu'on en fait la coupe ou la coloration. Pour obvier autant que possible à cet inconvénient, les frag- ments biopsies ont été soumis à un durcissement progressif par l'action successive de l'alcool à 60°, puis à 80°, 90°, enfin de l'alcool absolu. Après inclusion dans la paraffine, les pièces ont été débitées en coupes minces au microtome, et il a été néces- saire de coller les coupes, sur les lames porte-objet, à l'aide de l'eau gommeuse, suivant le procédé que recommandent de Nabias et Sabrazès '. Au bout de vingt-quatre heures, les coupes ainsi fixées sont débarrassées de leur paraffine par lavage à l'élher, puis colorées d'apiès les procédés usuels. La double coloration par le carmin lithiné de Orth et par le violet de 1. De Nabias et Sabrazès, A relit ces cliniques de Bordeaux, avril 1893. PARASITE DU PIED DE MADURA. 141 g-eiitiane selon la méthode de Gram, est celle qui a donné les préparations les plus favorables. 1° Sur les coupes ainsi traitées et étudiées à un faible gros- sissement (Oc, \, Obj. 0, Vér.),les tissus malades tranchent sur les parties saines de la peau et du derme par une coloration moins accusée. L'ensemble de la zone dégénérée est de teinte rose jaunâtre et forme un nodule arrondi, ou mieux, un ccJu- mineux tubercule de structure à peu près uniforme, mais par- semé d'assez nombreux capillaires dont on voit la coupe hori- zontale ou transversale. Au centre de ce nodule est le bloc mycélien (fig. 2, pi. VII), vivement coloré en violet, et dont les contours sinueux et sou- vent réguliers constituent un feutrage épais dont l'ensemble simule un peu une couronne. Le centre de la masse bactérienne est presque entièrement dépourvu de filaments. A côté ou en un point variable de cette colonie principale existent souvent d'autres colonies secondaires. Les limites du nodule et celles des parties saines sont assez visibles au même grossissement, bien qu'il n'existe aucune membrane ni même aucune condensation particulière des tissus qui les circonscrive. Deux ou plusieurs de ces nodules peuvent se confondre ou se juxtaposer. Dans les tumeurs arrivées à la période de ramollissement, les préparations, observées à un grossissement moyen, mon- trent un soulèvement manifeste de l'épiderme et de ce qui reste de la couche de Malpighi. En ces points, les lames cornées les plus superficielles de l'épiderme ont conservé à peu près leur épaisseur normale; mais la couche ondulée et striée sous-jacente est considérablement amincie et peut même avoir presque entièrement disparu. Le stratum granulosum, très atrophié aussi, n'est plus repré- senté que par quelques éléments cellulaires inliltrés de quelques gouttelettes d'éléidine. Le corps muqueux participe à cette atrophie générale : son épaisseur normale est réduite au quart, au cinquième, quelquefois au dixième dans les points oii la for- mation huileuse du nodule est la plus avancée. La couche des cellules pigmentées, normalement très abondante chez ce sujet, est également à peine apparente. Il n'existe aucun phénomène d'irritation des cellules du corps 142 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. muqueux; leurs noyaux ne sont pas multipliés; pas d'infiltration leucocytique. Au-dessous de l'épiderme, les saillies papillaires sont effacées. Le choriou, lui-même, est réduit à une mince bande conjonctive. Dans certaines préparations il a entièrement disparu. Dès lors, la couche épidermique et le corps muqueux de Malpighi, fortement atrophiés l'un et l'autre, reposent directement sur la néoformation pathologique. A la limite latérale de ce nodule, la peau recouvre cependant peu à peu ses caractères normaux; les papilles se dessinent, de moins en moins élargies, et l'on peut même voir, sur les côtés du tubercule, les prolongements hypertrophiés du corps muqueux qui descendent assez loin dans la profondeur des tissus et encadrent partiellement la tumeur Lorsque les foyers de dég'énérescence sont plus profonds, la peau est, au contraire, intacte, et leur présence se traduit sim- plement par un faible effacement des papilles du derme et par un aplatissement plus ou moins marqué des cellules profondes du corps muqueux. Au voisinage immédiat des nodules parasitaires, le chorion est infiltré de petites cellules arrondies; quelques-unes de ses artérioles présentent un épaississement de leur tunique externe et, parfois aussi, un peu d'endartérite. Les glandes sudoripares sont à peu près saines ; leurs tubes sécréteurs sont cependant obstrués parfois par des cellules desquamées, et, par suite du gon- flement des tissus, les spires des canalicules excréteurs de ces glandes sont, dans leur trajet intradermique, beaucoup plus espacées qu'à l'état normal. 2° Il nous faut maintenant étudier la structure des nodules eux-mêmes. Comme il a été dit, on peut les comparer à de véri- tables tubercules de dimensions volumineuses. Chaque nodule est constitué, au centre, par l'amas mycélien du Streptothrix. Autour de celui-ci, le microscope montre un groupement énorme de cellules petites, arrondies, dont le noyau, isolé ou en voie de division, est bien coloré par le carmin et remplit la presque totalité de la cellule. Ces éléments embryonnaires se touchent, pour ainsi dire, sans être séparés par un ciment intercellulaire : on dirait des cellules du pus, et l'on s'explique ainsi la friabilité PARASITE DU PIED DE MADUHA. 443 extrême que présentent les nodules en leur partie centrale. Parmi ces petites cellules arrondies, ou en trouve quelques- unes beaucoup plus rares, allongées, fusiformes, ou à contours sinueux, d'autres plus larg^es, plates, pourvues d'un ou de deux noyaux, et àprotoplasnia très pâle. A mesure qu'on s'éloigne du centre du nodule, on voit les cellules devenir à la fois plus espacées et plus volumineuses. Elles sont logées dans une substance fondamentale réticulée dont les mailles sont elles-mêmes comme élargies et remplies d'une sorte d'exsudat, probablement œdémateux, de teinte rose pâle et d'ap- parence vaguement lîbrillaire. Les grosses cellules dominent : mais on rencontre aussi, outre des cellules embryonnaires, d'autres éléments très petits, presque entièrement remplis par leur noyau. Les véritables cellules géantes sont très rares; nous en avons cependant trouvé dans quelques coupes, où elles présentaient des contours sinueux, un protoplasma amorphe ou finement grenu renfermant 6, 8, 10 noyaux volumineux, disposés près de la périphérie de la cellule géante. Dans le tubercule lui-même sont souvent de petits îlots de jeunes cellules confluentes. L'infiltration embryonnaire se pour- suit, du reste, presque toujours en dehors des limites de la tumeur, franchissant les travées cellulaires du derme et disso- ciant même ses faisceaux sur une petite profondeur. On retrouve ces cellules autour des capillaires et des tubes des glandes sudo- ripares. Dans les nombreuses coupes qui ont été examinées, il n'a jamais été observé de zone vitrifiée ou calcaire telle qu'on en rencontre si fréquemment dans les lésions de l'actinomycose, ni de parties atteintes de dégénérescence caséeuse. Par contre, les foyers morbides sont sillonnés par de nombreux capillaires, que l'on aperçoit bien surtout dans les préparations colorées à l'hématoxyline ou au carmin aluné. Ces petits vaisseaux sont, pour la plupart, pourvus de parois embryonnaires, et peuvent se rompre en laissant, dans le nodule, des /'o^t;/-*' crinfiltration hémor- ragique souvent très étendus. Quelques-uns de ces vaisseaux offrent une paroi conjonctive mince et sont tapissés à leur intérieur d'un endolhélium à cellules allongées, plates, mais dont les noyaux font saillie dans la i44 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. lumière du vaisseau. Bien que le calibre interne de ces capillaires soit très petit, ils ne sont, cependant, nullement oblitérés. Cette richesse vasculaire des nodules explique l'abondance de l'hémorragie diffuse qui succède, ainsi qu'on l'a déjà signalé, à l'incision des tumeurs du pied. Avec la structure embryonnaire de la plupart des vaisseaux, elle permet ainsi de comprendre le mécanisme du ramollissement des nodosités par un épanchement sanguin qui dissocie les éléments du tubercule, le remplit et forme un petit hématome mou et fluctuant dans lequel nagent les corpuscules du streptothrix. A un grossissement fort (Oc. I, Obj. à imm. 1/16. Vér.), l'examen du tissu qui confine à la périphérie du parasite révèle une disposition histologique assez intéressante. Ce tissu présente manifestement des striât ions dont la direction est uniformément excentrique ou radiée. Ailleurs ces striations semblent s'agglo- mérer en faisceaux fusiformes vaguement dessinés. Cette couche striée a une épaisseur approximative de 15 [x à 25 [x, et elle est parsemée de très nombreuses cellules leucocytaires qui sont, elles- mêmes, étagées suivant une direction à peu près parallèle aux stries. Les petites cellules sont plus abondantes à la périphérie de cette couche, et elles sont vivement colorées par le carmin, tandis que le fuseau et les stries sont incolores ou d'un gris rosé. Dans quelques préparations, la couche radiée est adhérente à la périphérie de l'amas mycélien. Très souvent cependant elle s'en détache par le fait du simple étalement de la coupe, et l'on peut voir qu'elle n'est pas exactement appliquée sur la zoogiée et qu'elle n'en simule pas le prolongement, mais qu'elle en est presque toujours séparée par une étroite bande de structure incertaine, amorphe ou un peu granuleuse, mal colorée. La conformation histologique qui vient d'être décrite est, semble-t-il, d'interprétation assez obscure. On peut évidemment, par analogie avec ce qu'on observe dans les lésions de l'actino- mycose, voir, dans ces sortes de fuseaux et dans ces striations, des ébauches de crosses ou de renflements piriformes. Mais il est à noter qu'ails sont, ici, incolores, et que l'aspect du parasite lui- même diffère notablement des massues nettement colorées qui caractérisent l'actinomycose dans les productions pathologiques. L'apparence striée peut s'expliquer avec beaucoup de vraisemblance par la dégénérescence des nombreux filaments PARASITE DU PIED DE MADURA. 145 périphériques du Streptothiix sur lesquels le violet de gentiane n'a, dèslors, plus de prise. On a vu, dansle courantde ce travail, que dans les milieux de culture artificiels, les rameaux aiTectent, à la périphérie des sphères mycéliennes, une direction excen- trique. Il en est de même dans les tissus du pied. Mais, envahie parles cellules immigrées et soumise à leur action, la périphérie du Streptothrix est partiellement ou totalement dégénérée, et ces formes d'involulion ne se laissent plus colorer. Comme ils sont fort nombreux, un peu réfringents, ces filaments commu- niquent au tissu l'apparence striée dont il vient d'être parlé. Du reste, lorsqu'on soumet les préparations aune coloration plus énergique, par la solution anilinée de violet de gentiane, en chauffant légèrement ou en prolongeant son contact avant de décolorer ensuite par le procédé de Gram, on réussit souvent à déceler, au milieu de la couche radiée, des rameaux du strep- tothrix qui ont résisté à la destruction et se sont laissés colo- rer plus ou moins bien par le violet. Ces vestiges du parasite sont également dirigés s'ers la périphérie, seulement ils sont irrégu- lièrement fragmentés en débris dont les uns sont très petits, les autres plus allongés, renflés à une extrémité comme des sper- matozoïdes ou de très fines massues. (Fig. 3, pi. VII.) 3° L'aspect du Streptothrix lui-même, logé au centre du nodule, est tel qu'il a été décrit à propos de l'examen microsco- pique des corpuscules extraits du pied du malade. Il est donc inutile de revenir sur sa description. Notons cependant que lorsque les colonies examinées dans les coupes sont très volumi- neuses et par conséquent anciennes, elles prennent moins bien les couleurs d'aniline, alors que la môme préparation peut en renfermer d'autres plus petites et plus récentes, qui sont nor- malement teintées. III DÉTERMINATION DU PARASITE Les caractères morphologiques qui viennent d'être assignés au microbe du Pied de Madura, l'absence de gaine autour du filament, l'absence, aussi, de cloisonnements transversaux, ses petites dimensions, enfin et surtout les ramifications vraies qu'il 10 146 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. présente, ne laissent aucun doute sur le genre daus lequel on doit le classer : c'est, comme il a été dit, un Streptothrix. Si l'on admet, avec MM. Sauvageau et Radais, dont le mémoire a paru en 1892 dans ces Annales^ que les Streptothrix doivent être, avec les Cladothrix (filaments à fausses ramifications), distraits des Bactériacées pour être réunis aux Mucédinées sous la rubrique commune d'Oospora (Walroth), le Streptothrix Madurœ doit évidemment rentrer dans ce même genre. Ce nouveau parasite se rapporte-t-ilà l'une des espèces décrites jusqu'ici? M. Nocard, dans la maladie du Farcin du bœuf 2; Almquist, dans un cas de méningite^; Eppinger, dans un abcès ancien du cerveau à contenu gélatineux*, etc., ont pu isoler des parasites sous forme de filament, ramifiés appartenant au groupe Strepto- thrix. Mais les réactions de culture offertes par ces divers microbes les différencient suffisamment soit entre eux, soit du parasite du Pied de Madura. Le microbe du Farcin du bœuf, en particulier, se développe rapidement dans le bouillon de bœuf peptonisé, tandis quesa multiplication estpresque nulle dans l'in- fusion de foin. C'est l'inverse pour le microbe du Pied de Madura. Les caractères des cultures sur pomme de terre, sur gélose, ne présentent davantage aucune analogie. Enfin le microbe du Farcin du bœuf est inoculable au cobaye, celui du Pied de Madura ne l'est pas. Gasperini s, Doria^, ont trouvé dans l'air certaines espèces appartenant au genre Streptothrix, et qui possèdent également la propriété de devenir rouges sur divers milieux de culture. Mais ces espèces sont des saprophytes. 11 est possible, sans doute, que le Streptothrix Madurœ soit primitivement un parasite banal implanté accidentellement dans l'organisme humain, et ayant pénétré à la faveur d'une excoriation du pied chez les Indiens 1. Sauvageau et Radais, Annales de l'Institut Pasteur, 25 avril 1892. 2. Nocard, Note sur la maladie des bœui's de la Guadeloupe connue sous le nom de farcin. {Annales de V Institut Pasteur . T II, d888, p. 293.) 3. Almquist, Untersuchungen uber einige Bacteriengattungen mit Mycélium. (Zeitschr. fur Hijg, VII, 4890, p. 189.) 4. Eppinger, Ueber eine neue path. Cladothrix und eine durch sie hervorge- rufene Pseudotuberculosis (cladothrichica). ( Wiener Klin. Wochenschr., 1890, no 17.) 5. Gasperini, Soc. Toscana di Sciense natur. Pise, 1891, p. 297. 6. DoRiA. Annali delV Instit. d'Igiene sperim. dell' Univers, di Roma. 1, 1892. p. i2. Cité par MM. Sauvageau et Radais. PARASITE DU PIED DE MAOURA. 147 qui marchent sans chaussures; mais les éléments dont nous disposons ne sont pas assez nombreux pour l'affirmer. C'est avec l'actinomycose que l'on a pu confondre aisément à la fois le parasite du Pied de Madura et la lésion, pourtant si spéciale dans ses caractères et dans sa localisation, que déter- niine ce dernier microbe. A s'en tenir à l'aspect macroscopique des petits g^rumeaux isolés des parties malades et aux caractères microscopiques qu'ils présentent, on pourrait, en effet, croire, à première vue, qu'il s'agit d'une manifestation de l'actino- mycose. Telle est, du moins, l'interprétation unanime fournie par les médecins anglais qui ont étudié la maladie. Les cultures pouvaient seules, en effet, permettre de faire la détermination exacte de ce parasite. Or, jusqu'ici, elles n'avaient pas été réalisées avec succès, sans doute à cause de la difficulté du développement du microbe sur les milieux usuels. Dans le travail le plus récent qui ait paru sur cette matière, A. Kanthack*, se fondant sur le seul résultat de l'examen histo- logique, est très affirmatif et identifie sans réserve le microbe du Pied de Madura avec celui de l'actinomycose. Boyce et Surveyor ont présenté à la Société pathologique de Londres des coupes histologiques d'un cas de Pied de Madura et concluent que son parasite et l'actinomyces sont un seul et même microorganisme. Hevrlett -, dans un mémoire qu'il intitule : Sur l'actinomycose du pied, appelée communément Pied de Madura, trouva, outre les lésions cutanées, un ramollissement des os qui étaient envahis, parsemés de cavités dont les unes étaient remplies de pus, les autres renfermaient de petites granulations jaunâtres formées d'une agglomération de filaments. On retrouve là, selon Hewlett, tous les caractères de l'actinomycose humaine. Chez le bœuf, les filaments sont moins denses et moins nombreux. Pour lui, toutes ces affections relèvent d'une origine identique. Faisant allusion à un mémoire de Bassini ^ qui observa, dans un cas de 1. A. Kanthack, Pathological Society of London, 19 janvier 1892. Id., Madura disease. Mycetoma and actinomycosis. {Jourii. ofPathol. and Bâc- ler., octobre 1892.) 2. Hewlett, On aciinomycosis of the foot, commonly known as « Madura, foot ». {The Lancet, 2 juill. 4892.) 3. Bassini, Archiv. per le Scienze med., XII, n» 13, p. 309. Pour cet histo- rique, réf. Bulletin médical, 1892, n» du 6 juillet, p. 1050. 148 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Pied de Madura, un semblable mycélium, Hewlett pense que la description de cet auteur rappelle celle de l'aclinomycose. Cette question de l'identité ou de la différence des deux para- sites de i'actinomycosc et de la maladie de Madura mérite de nous arrêter un peu; elle présente, en effet, une importance non seulement théorique, mais encore pratique, puisque, selon la nature du parasite, elle sera ou non influencée heureusement par l'usage interne de l'iodure de potassium, dont Thomassen, Nocard, Meunier, Netter, ont reconnûmes propriétés thérapeu- tiques à l'égard de l'actinomycose. Or, nous ne saurions souscrire à l'opinion qui admet l'iden- tité de ces deux microorganismes. Le seul aspect morpholo- gique des deux microbes dans les tissus est, en effet, un facteur d'appréciation insuffisant pour les assimiler. On n'est évidem- ment pas plus autorisé à le faire qu'on ne le serait à identifier deux microcoques ou deux bacilles, offrant, à l'examen micros- copique, des caractères et des dimensions semblables. Les cultures en des milieux variés, les inoculations, etc., donnent des résultats entièrement différents pour l'un et l'autre parasite. D'ailleurs, les auteurs précédents ne se sont-ils pas exagéré les analogies que présentent, même au microscope, l'actinomy- cose et le Streptothrix du Pied de Madura? Il suffira d'examiner, dans la planche qui reproduit les préparations des tumeurs de notre malade, l'aspect qu'offre le Streptothrix pour voir qu'il ne rappelle qu'assez peu celui des crosses radiées, des renfle- ments piriformes et digités de l'actinomycose. Ces derniers sont incomparablement plus épais, plus massifs, au point d'avoir été considérés comme des gonidies. Nul ne songerait à voir de semblables formes dans le Pied de Madura. La marche clinique elle-même des deux maladies est-elle semblable? L'actinomycose peut siéger en tous les points du corps, mais de préférence dans la région sous-maxillaire, les poumons ou la peau. Elle aboutit à une suppuration profuse, parfois intarissable, contenant des grains soufrés. La marche est rapide. Elle tend à fuser dans les régions voisines, le cou, la colonne vertébrale, le médiastin, l'abdomen. Enfin, elle est fréquente on Europe et s'observe non seulement chez l'homme, mais encore et très communément chez les bovidés. Le fongus de Madura est surtout une maladie de l'Inde. PARASITE DU PIED DE MADUIIA. U9 L'aiïection ne se développe qu'au pied, très exceptionnellement aux mains, et elle s'y limite. Les tissus de la jambe, même les ganglions du creux poplité et de l'aine sont toujours respectés, La marche de la maladie est fort lente : le pied du malade qui fait l'objet de ce travail a commencé à grossir il y a douze ans au moins, et l'affection ne paraît point devoir se terminer de sitôt par la mort, à moins de complication intercurrente. La forme clinique dite mélanique de la maladie de Madura est égale- ment lente, torpide, et les grains noirs qu'on y observe ne rappellent pas la couleur soufrée des grains d'actinomy- cose. Nous ajouterons enfin que, contrairement au résultat obtenu dans l'actinomycose, le traitement ioduré n'a pas réussi chez notre malade. Ce dernier a été soumis, par M. le D*" Gémy, à des doses prolongées et élevées d'iodure de potassium, sans aucune amélioration de son état. Si nous passons maintenant aux réactions de culture pro- prement dites que présentent ces deux parasites, nous voyons que leurs différences sont tout aussi accusées. Les deux microbes — Streptothrix Madurœ et actinomyces — ont été ensemencés parallèlement dans les mêmes milieux de culture (bouillon de bœuf peptonisé, infusion de foin, pomme de terre, gélose, etc.) et soumis aux mêmes conditions de tem- pérature. L'échantillon d'actinomycose qui a servi pour cette élude provient d'une culture fournie par l'Institut Pasteur et transmise par le Laboratoire de Bactériologie du Val-de-Grâce. Les différences fondamentales qui séparent les caractères des deux microorganismes dans les cultures sont résumées dans le tableau qui suit. Nous négligeons, à dessein, de relever quelques autres caractères différentiels de valeur très secondaire, qui n'ajouteraient rien à la démonstration. 150 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. N° CULTURES ACTINOMYCES STREPT. MADUR^. d'ordre ou INOCULATIONS 1 Bouillon de bœuf peptonisé .... Culture abondante. Culture médiocre. 2 Infusion stérili- sée de foin ou de paille (15 gr. p. 1,000) .. Développement nul. Milieu nutritif d'élec- tion. Culture précoce 3 Gélatine peptone (i'jour) et abondante. ordinaire .... Liquéfie. Ne liquéfie pas. 4 Gélatine à l'in- fusion de foin. Culture blanchâtre, très Développement plus ra- faible. pide. La colonie de- vient rose ou rouge à 5 Gélose glycéri- la surface. née Taches d'abord blan- Colonips d'ahnrrl hlan- ches, puis grisâtres. ches, puis roses ou Plissées. rouges. Ombiliquées. 6 Pomme de terre. Colonies denses, ma- Belle culture rose, rouge melonnées, jaunes et vif ou rouge noir, ne blanches, cerclées de brunit pas le sub- noir. Pomme de stratum. 7 Chou, navet, ca- terre brunit. rotte Ne s'y cultive pas. S'y cultive. 8 Sérum S'y développe. S'y développe. Ne s'y développe pas. Ne s'y développe pas. 9 OEuf 10 Culture dans le vide Anaérobie facultatif. Ne pousse pas dans le vide. 11 Inoculations . . . Inoculable au lapin, au N'est inoculable à au- cobaye, au veau, à la cun animal. génisse. En résumé, les analog^ies qui existent entre le Streptothrix du Pied de Madura et celui de l'actinomycose résultent de ce fait que les deux microorganismes pathogènes appartiennent à un genre botanique commun. Mais les réactions morbides qu'ils provoquent chez l'homme; les résultats différents qu'entraîne le traitement ioduré dans l'une et l'autre maladie; leur aspect morphologique dans les tissus eux-mêmes; les caractères res- pectifs de leurs cultures, les conséquences de leur inoculation, rien, en un mot, ne semble autoriser à les identifier. Peut-on admettre que la forme jioire de la maladie, plus fré- PARASITE DU PIED DE MADURA. 151 quemment observée que la forme clinique dite pâle, répond à une variété différente d'un même microbe? Le fait est très pos- sible, mais nous ne pourrions évidemment l'affirmer, n'ayant eu l'occasion d'étudier que la deuxième forme de la maladie de Madura. ^^^^^^w^^»»^^^#%*<^^^»<^MMM* EXPLICATION DES GRAVURES MMMAMMAMMMMM^ Fig. 4. — Culture du Streptothrix Madurœ sur la pomme de terre. Fig. 2. — Lésion vue à un faible grossissement. Au centre, amas para- sitaire (a) entouré d'innombrables cellules embryonnaires [b, b). Foyer d'infiltration bémorragique (c) au milieu du nodule pathologique. Fig. 3. — Streptothrix (a) vu, dans les tissus, à un fort grossissement. Direction excentrique des filaments périphériques (a), qui deviennent plus rares au voisinage des cellules rondes ; — {b), couche striée qui entoure l'amas mycélien. Au milieu de cette couche sont quelques rameaux encore colorés du Streptothrix et dont la plupart offrent des formes d'involution. CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DES MALADIES PROFESSIONNELLES PANARIS DES PECHEURS ET MICROBE ROUfiE DE LA SARDINE Par le docteur DU BOIS SAINT-SÉVRIN, Médecin de i^^ classe de la marine. I Le panaris, dans la pratique courante, est une affection banale, caractérisée par une suppuration locale des tissus des doig-ts, consécutive à une lésion quelquefois insignifiante de la peau. On n'a pas encore déterminé quel est l'agent qni cause celte suppuration, mais il est permis de supposer a priori que les divers microbes pyogènes connus peuvent la provoquer ; et en fait, en ensemençant le pus de panaris vulgaires, les microbes que j'ai rencontrés sont le staphylococcus pyogènes albm, et le staphylococcus pyogènes aureus. Dans les stations de pêche, Terre-Neuve, Islande, mer du JNord, le panaris atteint les pêcheurs avec une telle fréquence, qu'il a été de tout temps considéré par les médecins delà marine comme une maladie professionnelle. Fonssagrives l'appelle « le fléau des grandes pêches ». Mais les panaris ne se montrent pas avec une égale fréquence dans toutes les stations. Ils sont plus nombreux dans les lieux de pêche où la ligne est en usag-e, et surtout quand les lignes sont amorcées avec des poissons plus ou moins avariés. MICROBE ROUGE DE LA SARDINE. 153 D'un autre côté, on a signalé le pouvoir pyogène de quelques microbes de la putréfaction du poisson. L'injection sous-cutanée de culture du protens vulgaris ou du proteus mirabilis détermine des suppurations locales quelquefois très étendues. L'injection de ces microbes n'est même pas nécessaire pour causer ces accidents; il suffit d'injecter le liquide de culture filtré sur porcelaine, par conséquent privé de microbes et ne contenant plus que les produits de ces microbes K D'après Tito Carbone, ces produits contiendraient delà choline, de l'éthylène- diamine, de la gadinine, de la triméthylamine ^. Rapprochant ces faits, on est conduit à se demander si, en dehors des microbes ordinaires de la suppuration, les microbes de la putréfaction qui pullulent dans le milieu où vivent les pêcheurs, ne joueraient pas un rôle actif dans les nombreux panaris des pêcheurs. Dans cet ordre d'idées, les faits suivants me paraissent avoir la valeur d'une expérience. II Au mois de juillet 1893, le gérant d'une usine pour la prépa- ration des sardines à l'huile, s'aperçut, avant de fermer ses boîtes, que les sardines formant la couche supérieure de quelques- unes d'entre elles avaient pris une teinte rouge vif. Abandon- nées à l'air sans être soudées, ces boîtes exhalaient une odeur infecte. C'était la première fois qu'un fait semblable se produisait; aussi, justement soucieux, le gérant chercha à s'éclairer sur les causes de ce phénomène et sur les moyens d'y remédier. La personne à laquelle il s'adressa me fit parvenir une boîle en me priant d'en faire l'analyse bactériologique. La boîte était soudée. Al'ouverlure, les sardines présentaient une légère teinte rose, carminée, assez uniformément répandue sur les écailles. Aucune mauvaise odeur. L'examen microscopique révélait la 1. Macé, Traité de bactériologie. (Bacillus Proteus.) 2. Mack, L. c. 154 ANNALES DK L'INSTITUT PASTEUR. présence, en grande abondance, d'un très petit cocco-bacille à éléments réunis deux à deux, immobiles. Les essais de culture furent négatifs. Dès lors il était évident que la contamination était antérieure à la fermeture de la boîte, et à son passage à la cuisson. Dans le but de rechercher la provenance du microbe chro- mogène, et de l'obtenir à l'état vivant, je demandai et obtins gracieusement de faire quelques recherches dans l'usine où le fait s'était produit La provenance du microbe et le moment où les boîtes avaient été contaminées furent vite déterminées. Les sardines tranchées, séchées, sont passées à Thuile bouil- laiile, mises à égoutter à l'air, et rangées dans les boîtes pleines d'huile. En raison de l'abondance de la pêche cette année, un certain nombre de boîtes pleines étaient restées plusieurs jours exposées à l'air avant d'être soudées et cuites au bain-marie. C'est alors que, recevant les germes de l'air, elles avaient pré- senté cette couleur rouge et cette odeur caractéristiques. La cuisson au bain-marie, api'ès soudure, avait stérilisé la boîte, détruit l'odeur, mais avait laissé subsister les cadavres des microbes et leur couleur spéciale. L'agent microbien devait donc être un germe de l'air, qui trouvait dans ce milieu huileux et albuminoïde un terrain à sa convenance, et sans doute exalté par suite des températures très élevées du mois de juillet en 1893. Deux boîtes de Pétri à la gélatine nutritive furent ouvertes pendantdix minutes, et donnèrent les jours suivants une quantité innombrable de colonies. Deux étaient légèrement colorées, l'une en rose, l'autre en orangé, mais aucune d'elles ne reproduisit le microbe dont la présence avait été constatée dans la boîte de sardines. Cependant, deux faits particuliers avaient attiré mon attention pendant cette visite rapide : 1" L'odeur infecte de triméthylamine répandue dans l'usine, odeur identique à celle qu'exhalent les chaufîauds * de Terre- Neuve ; 1. L'expression de « chauffaud » à Terre-Neuve, désigne les établissements à terre, dans lesquels on prépare la morue. MICROBE ROUGE DE LA SARDINE. 155 2° Bien que d'ordinaire les soudeurs qui procèdent à la fer- meture des boîtes de sardines, maniant de minces feuilles de fer- blanc aux bords tranchants, aient, par ce fait, de nombreuses écorchures aux doigts et soient ainsi exposés à contracter des panaris, cette affection est très rare chez eux. Ici, sur dix sou- deurs qui avaient procédé à la fermeture des boîtes, sept avaient eu un ou plusieurs panaris. Cette petite épidémie de panaris, coïncidant avec l'apparition du roug-e de la sardine, méritait d'être étudiée. Parmi les soudeurs atteints, l'un était porteur d'un panaris de l'index droit, intéressant les tissus de la pulpe de la troisième phalange, ouvert spontanément, et en pleine suppuration. Un fil de platine flambé, plongé dans la pulpe de l'index, servit à ensemencer un tube de bouillon et un tube de gélatine. Dès les premières heures suivantes, le bouillon mis à l'étuve à 37° devient trouble, blanchâtre, et donne une vive effervescence. Les jours suivants, il se forme un voile épais bleuâtre. Le tube de gélatine, abandonné à la température ordinaire, présente des bulles en forme de lentilles : il se liquéfie rapidement dans toute l'étendue de la piqûre, devient trouble et donne un voile épais. Lequatrième jour, ce voile présente une teinte irisée, très légèrement rosée sur les bords. Immédiatement la culture en gélatine sert à ensemencer trois tubes de pommes de terre, et trois tubes de sardines à l'huile» stérilisés à l'autoclave. Mis à l'étuve à 37°, ces six tubes donnent en quelques heures une abondante culture d'un rouge vif, carminé, reproduisant exactement la teinte des boîtes de sardines contaminées, exhalant une odeur infecte de triméthylamine, et donnant, à l'examen microscopique, le même très petit cocco- bacille dont la présence avait été constatée dans la première boîte. Dès lors, j'étais en possession du microbe chromogène cherché, et en plus, de ce fait qu'il existait dans le panaris des soudeurs, III Microbe rouge de la sardine. — Isolé à l'état de culture pure par la méthode de Koch (pommes de terres en cloches) et par la 156 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. méthode des boîtes de Pétri, ce microbe présente les caractères suivants : C'est un cocco-bacille très mobile, dont les éléments réunis deux à deux sont à peine plus longs que larges, et mesurent de 0,5 à 0,6 p.. Quelquefois on les trouve réunis par quatre, et, dans le bouillon, il donne même de longs filaments en forme de vibrions. Prenant facilement toutes les couleurs d'aniline, il les perd aussi facilement, et ne prend pas le Gram. La culture sur plaques donne de petits points gris jaunâtre. Après quarante-huit heures, les colonies, formées de rayons enchevêtrés, sont entourées d'une zone de liquéfaction mani- feste, et commencent à devenir roses au centre. Les jours suivants l'accroissement est rapide, et la liquéfaction gagne toute la boîte qui devient rose carminé. Si l'on essaie de prélever une colonie en la piquant avec un fil de platine, elle adhère au fil, et s'étire tout entière en un long filament. Une colonie de quarante-huit heures portée sur lamelle et cultivée en cellule, présente de très petits points couleur rubis régulièrement arrondis et qui grossissent rapidement les jours suivants jusqu'à atteindre 4 et 5 p.. Ils sont alors d'une teinte rose uniforme avec un point plus foncé à l'intérieur. Le plus souvent on les trouve isolés, quelquefois deux à deux et alors généralement de volume inégal. (B'ig. 4, pi. VIL) Ces corps ne constitueut pas une impureté. On les retrouve dans toutes les cultures sur lamelle. Il est impossible de les isoler et de les colorer. A la longue les plus volumineux prennent une forme irrégulière et disparaissent quand on les traite par l'acide azotique. Ce serait donc tout simplement des amas de matière colorante et des cristaux. Il semble que la matière colorante s'accumule autour du microbe qui la sécrète, retenue par la gangue visqueuse de ce microbe, et se présente sous la forme d'un petit globe adhérent à la bactérie. Cependant M. Metchnikoff, qui a bien voulu examiner mes préparations, considère les petits points rouges qui apparaissent dans les cultures sur lamelles comme représentant des formes d'involution analogues aux corps ronds que l'on trouve dans les cultures du vibrion cholérique. En piqûre dans la gélatine, il se forme très vite un enton- MICROBE ROUGE DE LA SARDINE. 157 noir de liquéfaction, déjà visible après quelques heures en élé. Les jours suivants, la liquéfaction gagne en profondeur et donne un liquide clair visqueux. La surface se recouvre d'une mère for- mée de flocons grisâtres. Après quarante-huit heures, la teinte rouge apparaît à la surface.puis des flocons rouges tombent au fond, et le liquide se teinte légèrement en rose dans les couches supé- rieures. La culture adhère comme une gelée au fil de platine et s'étire en filament. Dans le bouillon mis à l'étuve à 37°, le trouble est manifeste en un temps très court. Après vingt-quatre heures on trouve un voile épais blanchâtre, visqueux, adhérant aux bords du tube et présentant des reflets bleuâtres et verdâlres. Vers le quatrième jour, le voile présente une teinte rouge rappelant celle delà solution aqueuse d'éosine. Les flocons tombent ensuite au fond du tube, oii s'ac- cumule un sédiment presque violet. Le liquide se colore en rose et prend un aspect sirupeux. Dans les vieilles cultures, la teinte du bouillon devient brune. Sur gélose, les cultures ont un aspect terne, blanchâtre. A la température ordinaire comme à l'étuve à 37°, elles se colorent quelquefois en rose pâle, mais d'une façon irrégulière. Quel- ques-unes cependant donnent quelques points presque rouges. La pomme de terre est un très bon milieu de culture. A Tétuve à 37° ou 39°. la teinte rouge estmanifesteenhuitheures: elle vaen s'accentuant pendant quarante-huit heures ; après ce temps, quel- ques points sont d'un rouge vif à reflets verts comme les couleurs d'aniline. En vieillissant, d'autres prennent une teinte pourpre foncé, presque violette. A la température ordinaire, la culture a d'abord un aspect blanc muqueux, elle rougit à la longue. (Fig. 5, pi. VIL) Enfin la culture sur sardine à l'huile donne à l'étuve à 39° une belle teinte rouge carminée qui devient plus foncée en vieil- hssant. A la température ordinaire, la teinte est la même, mais apparaît plus lentement. La température qui semble la plus favorable au développement du microbe et à la production de sa matière colorante est entre 30° et 39°: c'est ce qui explique son apparition pendant les fortes chaleurs du mois de juillet. Toutes ces cultures dégagent une forte odeur de triméthy- lamine. La matière colorante est soluble dans l'alcool, plus soluble 158 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. dans l'eau. La teinture alcoolique possède une belle teinte rose, avivée par l'action des acides, et vire au jaune par l'action des alcalis. L'adjonction d'un acide dans la teinture virée au jaune, lui restitue sa teinte primitive. Cette espèce, par ses caractères morphologiques et sa pro- priété chromogène, se rapproche du micrococcus prodigiosus et du bacille de Kiel. Les réactions de sa matière colorante la différencient da prodi- giosus, dont la matière colorante n'est pas soluble dans l'eau. La teinte de la solution alcoolique est moins accentuée. Elles se rapprochent davantage des réactions de la matière colorante sécrétée par le bacille de Kiel. Celle-ci est cependant plus soluble dans l'alcool, et sa solution alcoolique est plus foncée. Les cultures différencient nettement le rouge de la sardine du micrococcus prodigiosus et du bacille de Kiel. Les cultures de ces deux espèces ne présentent jamais le caractère visqueux qu'ofîrent les cultures du rouge de sardine, et qui les fait adhérer au fil de platine comme un crachat de pneumonique. La culture sur gélose, quelquefois rose, mais le plus souvent grise, n'est jamais franchement rouge comme celle du prodigio- sus et du bacille de Kiel. Enfin, tandis qu'à une température supérieure à 33", ces deux espèces perdent leur propriété chromogène et ne donnent plus que des races incolores, la propriété chromogène du rouge est au contraire augmentée. En même temps que l'étude du pus d'un panaris me condui- sait à isoler le microbe rouge de la sardine, M. Auché, pharma- cien de la marine, qui avait eu entre les mains une boîte conta- minée, mais non soudée, et par conséquent non stérilisée, isolait ce même microbe dont il a fait une étude complète. Ses cultures correspondent exactement à celles que j'ai figurées ici. IV Le microbe rouge de la sardine provenant de l'ensemence- ment du panaris dans un tube de gélatine, ne s'y trouvait pas à l'élat de pureté. Un tube de bouillon ensemencé en même temps MICROBE ROUGE DE LA SARDINE. 159 n'a pas reproduit la race colorée, mais adonné, par cultures .■suc- cessives, un microbe identique comme morphologie, prenant sur pomme de terre un aspect jaunâtre, et qui semble être une race décolorée du microbe précédent. L'eifervescence notée dans ce premier tube et les lentilles g-azeuzes que présentait le tube de gélatine étaient dues à une espèce anaérobie que j'ai pu isoler et cultiver à l'état de pureté. C'est un bacille mince et de long-ueur très variable. Dans le bouillon, il offre un aspect sporulé et de longs vibrions. Ensemencé dans le bouillon, il le trouble en quelques heures à l'étuve, et produit une vive effervescence. En profondeur dans la gélatine, il ne liquéfie pas, cause un dégagement gazeux très accentué qui la disloque rapidement, et possède une odeur fétide. Quelques colonies végètent au contact de l'air et se montrent sous l'aspect de très petits points blancs. La coïncidence de cette petite épidémie de panaris survenant chez les soudeurs en même temps que le rouge apparaissait dans les boîtes de sardines qu'ils manipulaient, jointe à ce fait que les ensemencements du pus n'ont donné aucune culture des microbes ordinaires de la suppuration, m'a conduit à rechercher, par des expériences sur les animaux, la part pouvant revenir au microbe rouge de la sardine et au microbe anaérobie dans la production des panaris. Il est difficile de réaliser sur un animal les conditions dans lesquelles se trouvaient les soudeurs. Ceux-ci, travaillant plu- sieurs heures par jour, avaient les mains sans cesse souillées par l'huile contenant les germes microbiens des boîtes contami- nées, et subissaient par la moindre écorchure une inoculation constante, on pourrait dire par irrigation continue. Les animaux en expérience ont été inoculés par injection sous-cutanée, sous la peau du dos. Une souris a reçu quelques gouttes de culture pure en bouillon du microbe rouge de la sar- dine. Un rat d'égout en a reçu 1/2 c. c. ; un lapin 1 ce, et un autre lapin 2 c. c. Ces animaux n'ont semblé nullement incom- modés, et les résultats de ces expériences ont été absolument négatifs. 160 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Un lapin inoculé avec 1 c. c. de culture pure en bouillon du microbe anaérobie n'en a également pas souilert, et n'a présenté aucun symptôme pathologique. En présence de ces résultats négatifs, un lapin a été inoculé avec 2 c. c. de mélange à parties ég'ales de culture pure du microbe rouge et de culture pure du microbe anaérobie. Cinq jours après l'injection, ce lapin, qui n'a présenté aucun symptôme d'infection générale, avait au point d'inoculation un abcès manifeste. L'abcès a été incisé le neuvième jour; il contenait un pus phlegmoneux, épais, qui a été ensemencé afin de rechercher si l'abcès n'avait pas été causé par quelque impureté. La culture a reproduit les deux espèces microbiennes ino- culées, sans trace d'aucun autre microbe. Ces deux microbes, inoiïensifs quand ils sont isolés, peuvent donc, par leurassocialion, déterminer des suppurations locales, et dès lors il est logique de les considérer comme la cause du panaris dont ils proviennent. VI CONCLUSIONS De l'ensemble des faits relatés au cours de cette étude, il me semble rationnel de tirer les conclusions suivantes : 1° La petite épidémie de panaris observée chez des soudeurs, ordinairement indemnes de celte affection, a été causée, en dehors des microbes ordinaires de la suppuration, par l'associa- tion de deux microbes de la putréfaction du poisson, dont l'un, jusqu'ici inconnu, présente un intérêt tout particulier en raison de sa propriété chromogène; 2° Par analogie, il y a tout lieu de supposer que les panaris, considérés comme maladie professionnelle des pêcheurs, doivent être rapportés à la présence des nombreux microbes de la putré- faction du poisson, pullulant dans les milieux où vivent les pêcheurs, et à la toxicité de leurs produits. Les manipulations des poissons plus ou moins avariés qui servent à amorcer les lignes, sembleraient favoriser leur inocu- lation. RÉSULTATS PRATIQUES DES VACCINATIONS CONTRE LE CHARBON ET LE ROUGET EN FRANCE Par m. Ch. GHAMBERLAND Charbon. A la suite de la célèbre expérience de Pouilly-le-Fort, je fus chargé par MM. Pasteur et Roux de tout ce qui concernait la technique et la pratique des vaccinations charbonneuses. Douze années se sont écoulées depuis lors. Le moment me semble donc venu de récapituler les résultats, et de porter un jugement définitif sur l'efficacité de la méthode des inoculations préventives. Chaque année nous demandons à MM. les vétérinaires de nous faire connaître dans un rapport : 1° le nombre des ani- maux qu'ils ont vaccinés; 2° le nombre des animaux qui ont succomlDé après le premier vaccin; 3'^ le nombre des animaux qui ont succombé après le deuxième, dans les douze jours qui ont suivi l'inoculation ; 4° le nombre des animaux qui ont suc- combé pendant le reste de l'année ; S° enfin la mortalité moyenne annuelle avant la pratique des vaccinations. L'ensemble de tous les rapports est résumé dans le tableau ci-après '. En comparant les chitfres de la quatrième colonne avec ceux • delà deuxième, on voit qu'un certain nombre de vétérinaires négligent de nous envoyer leurs rapports de fin d'année. Le nombre des rapports qui nous parviennent tend même à diminuer de plus en plus. Gela tient à ce que beaucoup de vétérinaires qui vaccinent chaque année se contentent de nous écrire : a Les résultats sont toujours très bons; il est inutile de vous envoyer des rapports qui sont toujours les mêmes. » Nous avons tout lieu de croire en elTet que ceux qui n'envoient !. Les chiffres contenus dans ce tableau ont déjà été donnés eu partie dans une note que j'ai publiée dans ces Annales (juin 1887). il 162 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. pas de rapport sont satisfaits, car si un accident se produit dans leur clientèle, ils ne négligent pas de nous le faire connaître aussitôt par lettre spéciale. Cependant, grâce surtout aux vétérinaires nouveaux qui VACCINATION CHARBONNEUSE (France). c^ >I.IMHUK c^ ^ «^'w t«tal ce - = «s d'animaux es e vaccin. l'tItTE 'endanl le Tnr.M. totale reste de p. 0.0 l'année. ^I O U X O X S 1S82 i70 040 tS83 i'08 505 1884 316 553 188.") 31-2 040 1S86 313 ■28S 1887 293 572 1888 209 574 l!sS9 239 974 1890 223 on 1891 218 029 iS9L' 239 096 1893 i81 333 Totaux . 3.290 815 112 243.199 103 193.119 109 231.69.S 144 280.107 8N 2(12.064 107 187.811 50 101.83'i 43 88.483 69 69.865 (io 33.640 70 03.125 30 73.939 990 1.788.677 756 847 430 272 770 444 884 735 052 303 718 737 149 181 238 285 331 261 181 102 319 183 234 56 5.008 (0 32) 4.400 (0,24) 1.0:U 2 . 040 1,08 784 1.(92 0,77 1 . 033 2.247 0,97 990 2.609 0,93 514 1.409 0,72 908 2 423 1,29 300 0.30 0,02 501 1 . 024 1,10 244 830 1.20 77 360 0,07 120 028 0,99 224 514 0,09 0.798 (0,38) 10.872 0,94 BOEUF'S OU V^ACHES 10 1882 1883 18S4 1885 1886 1887 188S 1889 1890 1891 1892 1 893 Totaux. 3o.05+ 20.453 33.900 34.000 39. 154 ■18.484 34.46i 32.251 33.905 40.730 41.609 38.154 438.824 1.255 127 130 139 192 1 35 148 (il 08 71 08 71 45 O ) 910 20 501 OÏO 010 2! 073 oo 113 28 083 10 920 11 010 11 037 10 476 9 JOI 9 840 200 962 17 20 32 18 23 S 14 5 6 S 177 (0,09) 1 13 8 18 4 7 4 4 3 1 ■é8 40 52 07 39 08 35 31 14 4 15 13 82 (0,04) 432 i0,21) 82 0.35 04 0,31 85 0,37 107 0.50 04 0,29 109 0,39 47 0,43 52 0,45 23 0.21 14 0,13 26 0.26 18 0,18 091 0,34 5 0/0 nous envoient leurs rapports, nous voyons que dans les douze années écoulées au l"" janvier dernier, nous avons eu des rensei- gnements précis sur 1,788,677 moutons et 200,962 bœufs ou vaches, soit environ sur la moitié des animaux vaccinés. VACCINATIONS CONTIŒ LE CIIAKBÙN ET LE ROUGET. 168 La mortalité sur les moutons et les bœufs est uu peu plus grande après le premier vaccin qu'après le second. Ce fait nous paraît s'expliquer aisément. Les animaux signalés morts com- prennent en effet ceux qui ont pu succomber aux suites de la vaccination, et ceux qui, étant sous le coup de la maladie, sont morts de charbon spontané. Or, au moment de l'inoculation du deuxième vaccin, les animaux sont déjà en partie préservés, d'oià une mortalité moins grande par le charbon spontané, par suite un total moins élevé. La perte totale sur les moutons oscille autour de 1 0/0. La moyenne pour les douze années est de 0,94 0/0. On peut donc dire que la perte mojjenne totale sur les moutons mccjnés, que cette perte résulte des vaccinathns ou de la maladie sp(mtanée, est environ de 1 0/0. La perte sur les bœufs ou vaches vaccinés est encore moins élevée. Elle est, pour cette même période de douze années, de 0,34 0/0, soit 1/3 0/0 environ. Ces résultats sont extrêmement satisfaisants. Il faut remar- quer en effet que la moyenne de la mortalité annuelle par le charbon avant la vaccination, moyenne qui est donnée dans les mêmes rapports, est évaluée à 10 0/0 sur les moutons et à 5 0/0 sur les bovidés. En admettant seulement une perte de 6 0/0 sur les moutons et de 3 1/3 0/ sur les bœufs ou vaches; en évaluant d'autre part à30 francs la valeur d'un mouton et à 150 francs celle d'un bœuf ou d'une vache, chiffres qui sont certainement au-dessous de la moyenne réelle, un calcul très simple permet d'établir que les bénéfices pour l'agriculture française, résultant de la pratique des vaccinations, se chiffrent par cinq millions de francs environ pour les moutons, et à deux millions pour les bovidés. Ces chiffres sont plutôt trop faibles que trop forts. Rouget. Quelques années après la découverte des vaccins charbon- neux, M. Pasteur découvrait les vaccins d'une maladie des porcs connue sous le nom de rouget. Dès l'année 1880, les vaccins du rouget étaient préparés et expédiés dans les mêmes 164 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. conditions que les vaccins du charbon. Voici le tableau résumant les rapports qui nous sont parvenus sur celte maladie '. VACCINATION CONTRE LE ROUGET (France). NOMBRE NOMBRE .\MM.M X MORTALITÉ total d'animaux vaccinés. de vaccines 1' F, n r E fEUTE A>.MÎEf> rapports de vété- rinaires. d'après les rapports reçus. après 1er vai'cin. après 2e vaccin. pendant le reste de l'année. TOTAL totale i)/0. moyenne avant vaccination. 1886 Pendant ces deux annéf.s 49 7.ÛS7 91 21 56 171 2,41 20 0/0 ^ 1887 les doses Fran- ce et étranger sont réunies. 49 7.467 57 10 23 90 1,21 — 1888 1.5.958 31 6.968 31 2a 38 94 1,35 - 1.88» 19.. 3.3 8 41 11.2.57 92 12 40 144 1,28 — 1890 17.638 41 14.992 118 64 72 254 1,70 — 1891 JO..J83 47 17.556 102 34 70 206 1,17 — 1891' 37.900 38 10.128 43 19 46 108 1.07 — Totaux. 111. i37 296 75,455 ■ 534 188 315 1.067 1,45 — La moyenm' totale des pertes pendant les sept années écoulées est de 1,45 0/0, soit 1 1/2 0/0 environ. Cette moyenne est sensiblement plus élevée que pour le charbon. Mais il faut remarquer que la mortalité parle roui^et sur les porcs avant la vaccination était beaucoup plus élevée que celle du charbon sur les moutons. Cette mortalité était de 20 0/0 environ ; un certain nombre de rapports signalent des pertes de GO et même 80 0/0. Aussi presque tous les vétérinaires font-ils un grand éloge delà nouvelle vaccination. Je ne voudraispas terminer celte statistique sans dire un mot des rares accidents qui nous sont signalés chaque année, soit relativement au charbon, soit relativement au rouget. Tandis que dix, quinze, vingt vétérinaires reçoivent le même jour le même vaccin et pratiquent des vaccinations sans acci- dent, il arrive parfois que l'un d'entre eux nous signale, sur les animaux inoculés et quelques jours après, des perles qui s'élè- vent quelquefois à .j et 10 0/0. Heureusement ces accidents sont 1. Les rapports pour l'année 1893 sont encore trop peu nombreux à ce jour pour qu'ils puissent être utilisés dans ce tableau. VACGINATlOiNS CONTRE LE CHARBON ET LE ROUGET. 103 extrêmement rares. Les animaux qui succombent ainsi sont comptés dans les statistiques, et on voit qu'ils influent peu sur le résultat final. Mais enfin les accidents existent et causent uu préjudice, non seulement au propriétaire qui en est victime, mais encore à la cause même de la vaccination. Nous avons cherché en vain pendant longtemps la cause de ces accidents. Nous croyons la connaître aujourd'hui. Et d'abord presque toujours ces accidents se manifestent h la suite du premier vaccin, ce qui nous fait penser que souvent les animaux succombent, non aux suites de l'inoculation, mais à la maladie spontanée qui existait déjà sur eux, ou qui était à la veille d'éclater. Quelquefois, il est vrai, les animaux suc- combent après le deuxième vaccin, ou même après le premier, avec des symptômes qui semblent indiquer que le mal a pris naissance au point d'inoculation. On ne peut pas incriminer le vaccin, attendu que le même vaccin envoyé le même jour à d'autres vétérinaires n'a produit aucun effet nuisible. Il est possible que la question de race et de nourriture joue un rôle, mais ce rôle doit être peu important, attendu que les accidents se produisent un peu partout, dans tous les coins de la France. Nous pensons plutôt qu'ils doivent être attribués à des impu- retés accidentelles qui ont été introduites sous la peau en même temps que le vaccin. Nous savons aujourd'hui, en efTet, à n'en pas douter, que deux microbes qui, inoculés séparément sous la peau d'un animal, neproduisant aucune actionnuisibîe, peuvent, lorsqu'ils sont associés, amener la mort. Or, lorsqu'on songe aux conditions dans lesquelles se font ordinairement les inoculations, dans les écuries, sur des animaux ayant la peau souillée, avec des seringues dont les aiguilles se souillent forcément, il est impossible de ne pas admettre que fréquemment des impuretés sont inoculées en même temps que le vaccin. De là ces œdèmes purulents qui nous ont été souvent signalés. Nous pensons que les microbes étrangers sont la principale cause des accidents en question. Il ne nous parait pas possible de les éviter tout à fait, car la pratique en grand a ses exigences, et ne permet pas toutes les précautions qui sont en usage dans les laboratoires : mais on les évitera en partie en n'oubliant pas que toute impureté introduite sous la peau en même temps que le vaccin peut amener des conséquences mortelles. LES VACCINATIONS ANTIRABIQIES A L'INSTITUT PASÎEIR M \m Par He.nri POITEVIN I Pendant l'année 1893, 1 ,648 personnes ont subi intégralement le traitement antirabique à l'Institut Pasteur : 6 sont mortes de la rage; chez deux d'entre elles, les premiers symptômes rabiques se sont manifestés moins de quinze jours après la dernière ino- culation ' . Nous avons donc : Personnes traitées 1 ,648 Morts • . . . • ^ Mortalité 0/0 0,2i Dans le tableau suivant ces chiffres ont été rapprochés de ceux fournis par les statistiques des années précédentes. ANNÉES PERSONNES TP.AITÉES MORTS -MORTALITI. 0/0 1886 1887 1888 1889 1890 1891 1892 2.671 1.770 1.622 1 .830 1.540 1.559 1.790 1.648 23 14 9 7 5 4 4 4 0.94 0.79 0.55 0.38 0.32 0.25 0.22 0.24 1893 Totaux 14.4.30 72 0.50 1. Nous avons insisté, dans les statistiques des années précédentes, sur les motifs pour lesquels il convient, si on veut juger de l'efficacité des vaccinations, de ne faire entrer en ligne de compte, parmi les morts, quo les personnes chez lesquelles les premiers symptômes rabiques se sont manifestés plus de quinze jours après la dernière inoculation. VACCINATIONS AMIllABIQUES EN 1891?. 167 Trois personnes ont été prises de rage au cours des inocula- tions; une quatrième qui, malgré nos instances, n'avait pas terminé son traitement, est morte également. Le traitement, dans ces quatre cas, n'ayant pas été complet, nous ne pouvons les compter ni au nombre des traités ni au nombre des morts après vaccination. II Les personnes traitées à l'Institut Pasteur sont divisées en trois catégories correspondant aux trois tableaux suivants : 1° Tableau A. — La rage de l'animal mordeur a été expéri- mentalement constatée par le développement delà rage chez des animaux mordus par lui ou inoculés avec son bulbe; 2° Tableau B. — La rage de l'animal mordeur a été constatée par examen vétérinaire ; 3° Tableau G. — L'animal mordeur est suspect de rage. Les morsures, au point de vue de leur siège, sont divisées en trois classes : 4° Morsures à la tête et au visage; 2° Morsures aux mains ; 3° Morsures aux membres et au tronc. Nous donnons ci-dessous les résultats détaillés pour l'année 1893. MORSURES MORSURES MORSURES à aux aux TOTAUX L\ Tf-TE . M V 1 NS. ME.VIbHES. o o p o *4) o M în n X. o V) m ■V o ;— ^ a O •~; a ^ — c ^ O t- S O 3 ç. o Moila s», 3 •c Tableau A 12 SO 40 132 1) Tableau B 89 5.34 3 0,56 385 1.008 3 0,.30 Tableau C 3i 2i3 1 0,il 231 *> o08 1 (1.20 TOTAIX 135 857 4 656 1.648 4 0.24 108 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Le tableau suivant contient les résultats acquis depuis l'ori- gine des vaccinations : Morsures à la tête Morsures aux mains Morsures aux membres Totaux TRAITÉS MORTS MORTALITÉ 1.213 8.032 5.185 16 45 11 1,32 0,56 0,21 14.430 72 0,50 III Au point de vue de leur nationalité, les 1,648 personnes trai- tées en 1893 se répartissent de la façon suivante : Allemagne , 2 Angleterre 23 Autriche 1 Belgique 22 Brésil 1 Egypte 18 Espagne 43 États-Unis d'Amérique 1 Grèce 35 Hollande 9 Indes anglaises 14 Maroc 1 6 4 Suisse 9 Turquie 2 Portugal Russie . Soit 178 étrangers et 1,470 Français. Nous donnons ci-après la répartition par départements des 1,470 Français. Le tableau contient aussi le nombre total des malades envoyés à l'Institut Pasteur par chaque département pendant les quatre dernières années. VACCINATIONS ANTIRABIQUES EN 1893. 169 DÉPARTEMENTS 1893 < l1 DÉPARTEMENTS 1893 i 10 27 2 2 3 2 1 1 4 1 56 7 165 12 51 1 4 7 4 32 2 8 11 41 19 254 (5 28 9 4 19 12 5 37 7 20 1 4 1 p Ain 9 11 5 7 1 10 57 20 6 4 29 19 33 3 1 1 <) 86 5 1 9 12 2 2 2 22 5 8 9 26 14 13 4 35 5 1 2 36 1 7 46 2 3 49 30 23 10 22 122 304 50 3 13 9 89 56 174 11 18 21 22 9 189 21 1 30 30 19 45 22 99 13 14 15 88 76 49 82 151 17 14 15 131 17 57 18 195 24 5 1 Loiret Lot Lot-et-Garonne Lozère Maine-et-Loire ..... Manche Marne Marne (Haute-) Mayenne Meurthe-et-Moselle . . Meuse Alorbiban 9 33 122 5 6 20 6 10 o 18 1 10 1 137 54 456 17 99 13 140 25 45 11 227 35 37 16 113 36 935 18 170 30 14 45 51 45 113 34 69 4 8 11 24 2 Aisne Allier Alpes (Basses-) Alpes (Hautes-) Alpes-Maritimes Alger Ardèclie Ardennes Ariège Aube Aude Aveyron Bouches-du-Rhône . . . Cantal Charente Charente-Inférieure. . Cher Constantino Nièvie Nord Oise Oran Orne Pas-de-Calais Puy-de-Dôme Pyrénées (Basses-). . . Pyrénées (Hautes-). . Pyrénées-Orientales .. Rhin (Haut-) Rhône Corrèze Corse Côte-d'Or Côtes-du-Nord Creuse Dordogne Saône (Haute-) Saône-et-Loire Sarlhe Savoie Doubs Drônie Eure Eure-et-Loir Finistère Savoie (Haute-) Seine Seine-et-Marne Seine-et-Oise Seine-Inférieure Sèvres (Deux-) Somme Gard Garonne (Haute-) Gers Gironde Hérault Ille-et- Vilaine Indre Indre-et-Loire Isère Jura Landes Loir-et-Cher Loire Tarn Tarn-et-Garonne Tunisie Var Vaucluse Vendée Vienne Vienne (Haute-) Vosees Loire (Haute-) Loire-Inférieure Yonne » UN PROCÉDÉ SUR DE STÉRILISATION DU CATGUT Pah i.K D' Hkpin. (Travail du Laboratoire de M. Roux, à l'Institut Pasteur.) Le catgut, sous l'action de l'eau bouillante ou de sa vapeur, se transforme en gélatine; il ne peut donc être stérilisé par la chaleur humide comme les autres matériaux de pansement. Pour remédier à ce défaut, sans lequel la corde à hoyau n'aurait probablement jamais eu de rival comme fil chirurgical, de nom- breux procédés de désinfection chimique par les antiseptiques ont été essayés. Il est reconnu aujourd'hui qu'aucun de ces procédés ne donne de garantie complète, soit parce que les liquides autres que l'eau, choisis comme solvants, neutralisent l'action des antiseptiques, soit parce que les solutions aqueuses, d'ailleurs peu favorables à la conservation du catgut, sont sujettes à se décomposer spontanément. Lenli', qui a repris récemment l'étude de cette question, est arrivé aux conclusions suivantes : l'acide phénique et le lysol dissous dans l'huile d'olive perdent complètement leur action désinfectante; la gly- cérine empêche l'action des solutions de sublimé à 2 00 quand la proportion d'eau qu'elle contient est inférieure à 40 0, et celle de l'acide phénique à 10 quand la proportion d'eau qu'elle contient est inférieure à 80 0; l'alcool absolu annihile complètement le pouvoir bactéricide du sublimé et de l'acide phénique. En outre, dans ces mêmes liquides étendus d'eau, le pouvoir désinfectant des antiseptiques ne reparaît que partielle- ment. Pour les solutions purement aqueuses, on sait que cer- taines d'entre elles, celles de sublimé par exemple, se décompo- sent assez rapidement à l'air, et bien plus rapidement encore en présence d'une matière organique comme le calg"ut. On ne saurait donc s'étonner des résultats fournis par les recherches 1. I>«'n/e ioio\\n (Virchoio'si Arcliiv., 1891. Vol. 124, page 409). 2. Sur la tétanie d'origine gastrique (//eii;/6' f/e médecine, 189;2, nos i^ 9). o. Untersuchungen ûberBacteriengifte (Berliner KlinischeWoch, 4890. no» H, 12). FIEVRE typhoïde EXPERIMENTALE. 195 trop énergiques pour pouvoir éviter la formation de produits artificiels ou la décomposition des poisons microbiques. Il ne suftit d'ailleurs pas d'obtenir la mort d'un animal ino- culé avec un de ces produits pour l'assimiler avec le poison spécifique. Il faut encore trouver des analogies entre les phé- nomènes d'intoxication expérimentale et la symptomatologie clinique de la forme morbide. Or, jusqu'ici, l'emploi des réactifs chimiques a toujours fourni des composés qui non seulement ne représentaient pas des matières tout à fait pures, mais aussi avaient perdu la plus grande partie de leur nature et de leur activité. Mieux vaut donc, pour le moment, s'en tenir à l'étude de la toxine typhique, telle qu'on la trouve dans les cultures du bacille d'Éberth dans les milieux nutritifs ordinaires. On sait depuis longtemps_que les cultures typhiques, en dehors de la présence des microbes, produisent sur les animaux de tels effets toxiques que les premiers expérimentateurs ont attribué la mort des animaux inoculés avec les cultures du bacille d'Éberth, non à une infection, mais à une véritable intoxication, due aux produits solubles déjà élaborés par les microbes et existants dans le liquide de culture injecté. Cependant le poison typhique, à la différence de celui que l'on obtient avec les agents de maladies vraiment toxiques, comme le tétanos et la diphtérie, ne tue qu'à forte dose, et, pour cela,ilest d'une actiontrès inconstante, peu favorable ànosétudes. Il faut proscrire la méthode des inoculations, dans le péri- toine ou dans les veines, de grandes quantités de culture stérili- sées ou filtrées, car, de cette façon, on obtient la mort des animaux de la même manière qu'on f obtiendrait avec des cultures stérilisées ou fiiltrées d'autres microbes de différente nature. J'ai donc pensé que, pour avoir une bonne toxine typhique, il fallait avant tout se procurer un virus très actif, et j'ai déjà indiqué le moyen le plus commode d'atteindre ce but : après une grande quantité de passages du virus typhique à travers le péritoine des cobayes, j'étais arrivé à obtenir des cultures d'une grande virulence, qui tuaient rapidement les animaux à petites doses, même avec des injections sous-cutanées. J'ai utilisé ce liquide toxique. 196 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Vers la moitié de septembre 1892, j'ai ensemencé deux bal- lons de bouillon glycérine à 2 0/0 avec quelques gouttes d'exsu- dat péritonéal provenant d'un cobaye, mort au bout de quelques heures d'infection typhique. Ces ballons ont été placés et gar- dés dans l'étuve à 37° pendant un mois environ, ensuite stéri- lisés et laissés en repos pendant huit mois à la température de la chambre. Puis on les a hermétiquement clos et mis à macérer pendant quelques jours h 60°. Le liquide de culture s'était, après cela, divisé en deux couches parfaitement distinctes : la couche supérieure limpide, transparente et d'une couleur brunâtre ; l'autre, inférieure, com- posée d'une mince couche de microbes morts et déposés au fond. Je décantai soigneusement le liquide dé la couche supérieure, de manière à l'obtenir privé de tout germe, et j'en essayai le pouvoir toxique sur les animaux. Ce pouvoir toxique ne provient pas seulement, on le sait, des sécrétions actives des microbes, mais aussi des matières qui restent dans leur cadavre et que la macération en peut extraire. Cette idée, que M. CantanV a énoncée le premier, a trouvé ensuite un appui dans les observations sur les toxines du tétanos et de la dipthérie, et dans les études de M. Buchner^ sur les pro- téines. Ainsi, on a vu que la quantité de poison dans les liquides de culture du tétanos et de la diphtérie ne croît pas proportionnel- lement au développement des microbes. Au commencement, cjest-à-dire au moment de la vie la plus active des microbes, le liquide de culture est acide et sans aucune propriété toxique. Plus tard, lorsque les bactéries ont cessé de se multiplier et se déposent au fond, le liquide devient alcalin et son pouvoir toxique augmente, dans une certaine mesure, avec la durée du séjour des microbes dans leur liquide de culture. Gela démontre que la substance toxique se trouve renfermée dans le corps des microbes, et qu'elle en est extraite lentement par le liquide alcalin dans lequel ils sont à macérer. La méthode que j'ai suivie pour obtenir la toxine typhique s'est inspirée de ce principe, et j'ai, de cette façon, évité tous les ■1. Die Gifligkeit der QA\o\&T&h-d,c\\\Qn (Deutsche Med. Wochensch., 4886, no 45J. 2. Uber eiterrogeade StofTe in Bacterienzelle. (Berliner Kliii. Wochensch., 1890, no8 30-47;. FIEVRE typhoïde EXPÉRIMENTALE. 197 inconvénients que l'on rencontre en suivant les procédés habi- tuels de filtration et de concentration des liquides de culture. Cette toxine a été ensuite essayée sur le lapin, la souris, le cobaye et sur le singe. ACTION DE LA TOXINE TYPHIQUE SUR LES LAPINS Le virus typhique n'a agi sur les lapins que d'une manière très inconstante, et c'est pour cela que dans le cours de mes recherches précédentes sur la fièvre typhoïde expérimentale, j'ai été bientôt obligé d'éliminer ces animaux de mes études. Ce qui se vérifie pour le virus s'observe aussi pour la toxine typhique. La sensibilité des lapins à l'action de la toxine typhique ne peut donner une idée de sa nature et de ses effets dans l'orga- nisme. En employant des petits lapins de 700-1,000 grammes, la dose mortelle de ma toxine était ordinairement 1 ce. par chaque 100 grammes du poids de l'animal. Dans les cas mortels, peu après l'injection sous-cutanée de la toxine, les lapins commencent à avoir la respiration plus fré- quente; environ une heure après, ils ne se tiennent plus sur leurs pattes, et il se manifeste une parésie générale plus ou moins marquée : l'œil, alors, est éteint, et la marche impossible. Pendant cet état de malaise très fort qui dure d'habitude jusqu'à la mort, les animaux peuvent parfois se remettre, en apparence, de façon à sembler complètement rétablis ; mais après trois, six ou douze heures, ils tombent dans des accès con- vulsifs, d'abord à longs intervalles, mais bientôt de plus en plus rapprochés, qui finissent par une mort subite. Dans ces cas, la température du corps monte environ d'un deg'ré pendant la première heure, mais pour redescendre ensuite avec rapidité et atteindre des limites d'autant plus basses qu'a été plus grande la dose de la toxine ou la durée de l'intoxication. Dans un cas, un lapin est mort après trois heures seulement, sans que sa température ait eu le temps de descendre jusqu'à 38°, après avoir atteint, au commencement, de 40"6 àil^O ; dans un autre cas, le lapin est mort au bout de dix-huit heures: sa température était descendue et s'était maintenue pendant quatre heures de suite entre 33° et 34°. Tant dans le premier cas que dans le second, on ne retrouve presque jamais rien de remar- 198 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. quable à l'autopsie : les organes abdominaux sont, en général, anémiés, et les masses intestinales, pâles et molles, ne laissent apparaître qu'un contenu quelque peu diarrhéique ; on n'y trouve aucune des particularités intéressantes, telles que la congestion de la muqueuse, l'infiltration des plaques de Peyer, etc., etc., qui constituent, au contraire, les symptômes prédominants dans la fièvre typhoïde expérimentale des cobayes. Mais en laissant de côté cette absence, chez les lapins, des caractères qui rappro- chent l'infection des cobayes de l'infection humaine, reste encore à éclaircir le problème de la quantité de poison. Quelques lapins succombent à une injection sous-cutanée de 1 ce. pour 100 grammes de leur poids, tandis que d'autres, au contraire, même après l'inoculation de 3 et 4 ce. 0/0, peuvent survivre long- temps. Entre autres, je citerai un lapin, de770 grammes, qui avait reçu une injection de 8 c c de toxine, et ne mourut qu'après douze jours de cachexie, sans présenter aucune lésion anato- mique, excepté une dénutrition et une anémie très remar- quables de tous les organes. Lorsque la dose de toxine n'est pas rapidement mortelle, la température du corps montependantlapremière journée jusqu'à deux degrés au-dessus de la normale, et dans les jours suivants revient, en oscillant lentement, à la température initiale. Cependant, l'animal paraît toujours malade, les oscillations ther- miques sont très irrégulières et plus étendues que celles que l'on vérifie habituellement dans le lapin ; plus tard, enfin, se mani- festent des diarrhées intestinales qui sont la prémonition infaillible d'une mort prochaine. Mais, malgré l'intérêt présenté par des phénomènes toxiques si évidents, l'étude et l'interprétation en restent assez difficiles, et j'ai cru mieux faire de recourir à d'autres espèces d'animaux. ACTION DE LA TOXINE TYPHIQUE SUR LES SOURIS BLANCHES Les souris blanches sont assez sensibles à l'action du poison typhique, mais, comme les lapins, elles présentent aussi quel- quefois des différences individuelles assez remarquables. La quantité minima mortelle de ma toxine, pour les souris du poids de 18-20 grammes, était de 1 c. c sous la peau, et de 0.2 c. c dans le péritoine, dose, comme l'on voit, relativement FIEVRE typhoïde EXPERIMENTALE. 199 énorme si on compare à la dose mortelle que nous avons trouvée nécessaire pour le lapin, et que nous verrons ensuite suffi- sante pour les cobayes et le singe. Déjà trente minutes après l'injection sous-cutanée de 1 c. c. de toxine, les souris commen- cent à manifester des signes évidents de souffrance, elles sont très excitables, et on ne peut les toucher sans déterminer des manifestations d'une sensibilité exagérée. Peu à peu apparaît une forte météorisation abdominale accompagnée d'une grande sensibilité douloureuse locale; alors les animaux commencentàs'assoupir et restent sans mouvement avec les yeux fermés, se refroidissent rapidement, et meurent après quatre, huit, seize heures. Si la dose du poison est supérieure à 1 c. c. , on peut même obtenir la mort après une heure. A l'autopsie on constate une légère hyperémie des viscères abdominaux ; la rate est toujours beaucoup grossie et le péritoine est rempli d'une grande quantité d'exsudat limpide, sans cellules ni microbes. L'inoculation inlra-péritonéale est beaucoup plus grave, mais d'autant moins certaine. La dose de 1 c. c. tue en moins d'une heure, celle de 0,2 c. c. tue d'ordinaire en douze, vingt- quatre heures. L'examen anatomique est à peu près identique dans les deux cas, et comme j'ai souvent observé des différences individuelles assez notables, je n'ai pas cru opportun de choisir l'intoxication de ces animaux comme exemple démonstratif du poison typhique. ACTION DE LA TOXINE TYPHIQUE SUR LES COBAYES Les cobayes sont effectivement les meilleurs réactifs tant pour le virus que pour le poison typhique. La dose mortelle minima était 1,5 c. c. par 100 grammes du poids du corps par la voie sous-cutanée : c'est la dose mor- telle pour les cobayes avec les toxines du vibrion aviaire, qui sont comptées parmi les plus actives et celles qui se prêtent le mieux à l'étude des intoxications bactériennes expérimentales. De plus, à rencontre de ce que l'on observe avec les lapins et les souris, l'action du poison typhique se manifeste chez les :>00 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. cobayes avec une constance qui rend aisée l'étude minutieuse des effets de l'intensité et de la durée de l'intoxication sur la nature et l'extension des lésions anatomiques, qui présentent toujours, avec les cobayes, un type bien défini, entièrement iden- tique à ce que l'on obtient dans la fièvre typhoïde de laboratoire. Parmi les conséquences de l'intoxication typhique sur les cobayes, nous devons prendre en considération: 1° la période de la maladie; 2° le cours de la température; 3° les symptômes mor- bides; 4° les lésions anatomiques; 5° le mécanisme biologique de l'intoxication. 1" On entend, par période de la maladie provoquée par la toxine typhique, le laps de temps qui court entre le moment de l'inoculation et la mort de l'animal. Cette période est constam- ment et régulièrement en rapport immédiat avec la quantité du poison. La dose de 1,5 c. c. du poids, injectée sous la peau, est la dose minima nécessaire pour provoquer la mort, laquelle survient dans les dix, vingt heures environ ; si cette dose vient à être portée à 2 0/0 et même plus, la mort de l'animal survient aussi en un temps inversement proportionnel, et on peut l'ob- tenir même en huit, dix heures. L'inoculation dans le péritoine est au contraire beaucoup moins sûre : j'ai souvent trouvé qu'une dose de toxine, capable de tuer infailliblement les cobayes par la voie sous-cutanée, peut rester sans aucun effet lorsqu'on l'introduit dans la cavité péritonéale. Pour le moment, l'explication du phénomène nous échappe entièrement, bien que le môme fait se retrouve (M. Rou.r) avec le poison de la diphtérie. C'est à cause de cela que j'ai toujours évité, dans le cours de mes expériences, les inocula- tions dans le péritoine et dans les veines, dont l'effet m'a paru quelque peu inconstant. 2° Au sujet de la température, je ne pourrais que répéter ce que j'ai déjà eu l'occasion de dire sur les courbes thermiques de l'infection typhique. L'introduction de la toxine typhique dans l'organisme des cobayes détermine immédiatement une hypothermie plus ou moins intense, plus ou moins rapide, selon la dose inoculée, mais rég-ulière et procédant presque sans interruption jusqu'au moment de la mort. Tel est le cas plus commun, c'est-à-dire lorsqu'on injecte 1, 5 ce. 0/0 du poids : la mort de l'animal survient en dix à seize heures. FIÈVRE typhoïde EXPEMIMENTALE. 201 Quand la dose est un peu moindre (1 0/0 du poids), la mort est plus tardive, vingt-quatre heures environ, et la ligne thermique, qui d'abord est une courbe rapidement décroissante, présente à des périodes déterminées quelques arrêts plus ou moins longs, suivis d'une nouvelle chute jusqu'au moment de la mort. Donc, l'unique diiiérence remarquable entre les courbes thermiques de l'infecliou et de l'intoxication typliiques consiste 38° 37° 36° 35° 54" 3?° 32° 31° 30° 30 JUIN ij.uU/l 9^ 10 iH'' 12 15 r|3^l4- 5^ 6*^ s'r l£^ 5.; 8^ _ \ \ \ , > 1 V Y v \ \ ^ \ > A W 1 \ N, sN . .'•^ ^ r-^ S ■*■ V V \ V \ \ V \, \ \ B i; A ^j i 1 1 1 1 1 I. Courbes thermiques de l'inloxication typhique chez les cobayes. A. Cobaye de 27n grammes. A 10 heures du matin, injection sous-cutanée de t,l ce. de toxine (1,5 ce. par 100 grammes). B. Cobaye de 350 grammes. A 9 heures du matin, injection sous-cutanée de 3,5 ce. de toxine (I 0/0). eu ceci que, dans le premier cas, on observe toujours une hyper- thermie initiale de courte durée, laquelle manque entièrement dans le second cas. On peut aussi obtenir cette hyperthermie avec l'inoculation de la toxine seule, en ayant soin d'en employer de petites doses qui ne soient pas mortelles. Nous devons donc conclure que, dans rinfection typhique, les réactions thermiques représentent le pouvoir de résistance de l'organisme dans sa lutte contre la , maladie. Cette connaissance est donc d'un intérêt pratique très grand, 202 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. car elle est intimement liée au problème, aujourd'hui si discuté, de la thérapeutique antithermique. 3° Mais les symptômes morbides, que la toxine typhique déter- mine dans les cobayes, sont bien plus importants et caractéris- tiques que les modifications thermiques, car ces symptômes, étant tout à fait identiques à ceux que l'on observe dans l'infection typhique, reproduisent exactement, avec les lésions anatomiques, le tableau typique de la fièvre typhoïde expérimentale. Ces signes morbides commencent environ une heure après l'inoculation du liquide toxique, et se manifestent par une forte météorisation abdominale, accompagnée d'une extrême sensibi- lité douloureuse. Les cobayes, d'habitude si vifs, se tiennent immobiles, courbent le dos, étalent les pattes et cherchent à éviter tout contact avec les objets environnants : leur expression est très singulière, car chacun de leurs mouvements, chaque regard de leurs yeux est marqué par cette grande et dominante préoccupation. En touchant même doucement leur ventre, ordinairement très distendu, on provoque toujours des signes d'une souffrance très grande ; l'introduction de la boule du thermomètre dans leur rectum est excessivement malaisée parce qu'elle provoque des douleurs insupportables ; les animaux sont excitables, ils commencent à se plaindre et tout en eux démontre que la cavité abdominale devient le siège d'une lésion importante. Dans les cas à cours plus rapide, cet état initial d'extrême souffrance et d'excitabilité, qui dure de quatre à cinq heures, est suivi d'une période de calme relatif. Les animaux sont accablés et tiennent les yeux mi-clos, en proie à un tremblement presque continuel; le ventre est toujours fortement météorisé et très sensible ; par le rectum commence à sortir une mucosité jaunâtre et sanguinolente. Dans les cas de plus longue durée se manifeste une véritable diarrhée, parfois hémorragique, qui continue jusqu'à la mort. Cette dernière est précédée par une troisième période dans laquelle les animaux sont complètement inertes et paralytiques, les yeux sont fermés et sans réaction cornéale, la respiration devient périodique, la météorisation abdominale disparaît peu à peu, les parois du ventre deviennent molles et moins sensibles ; de temps en temps le corps donne signe de vie ^par de violentes FIEVRE typhoïde EXPÉKIMEiNTALE. 203 contractions musculaires. Mais bientôt la paralysie générale envahit les muscles respiratoires, l'asphyxie apparaît et la mort est imminente. 4° L'autopsie, faite immédiatement après lamort, révèle dans la cavité péritonéale une quantité plus ou moins grande d'exsudat toujours riche en leucocytes, souvent aussi trouble et rempli de flocons fibrino-purulenls. La rate présente ordinairement une certaine augmentation de volume ; elle est aussi congestionnée, friable, et recouverte, comme le foie, de minces mailles d'exsudat. Toute la masse intestinale est fortement congestionnée et hémor- ragique ; les parois de l'intestin grêle, en particulier, se mon- trent dilatées, efflanquées, amincies, et complètement infiltrées de sang; le contenu apparaît, même par transparence, diar- rhéique et sanguinolent; la surface de la muqueuse est rouge, et les plaques lymphatiques infiltrées et congestionnées ressortent nettement par leur aspect et leur grandeur. L'estomac, aussi, est fortement hyperémié et l'arborescence vasculaire de la grande courbure apparaît très congestionnée. Les autres viscères abdominaux présentent aussi des lésions plus ou moins graves, et de la même nature. Les reins, d'habi- tude, ne sont en aucune façon atteints, mais les capsules surrénales présentent des congestions intenses et des taches ecchymotiques ; la vessie urinaire est toujours vide et rétrécie ; l'utérus est aussi le siège d'un processus congestif très grave et étendu. Ordinairement, on ne trouve rien de remarquable dans la cavité du thorax; mais, en examinant attentivement le larynx et la trachée, on observe souvent un léger état congestif, accom- pagné quelquefois d'une sécrétion muqueuse localisée presque exclusivement à la luette. Tel est dans son ensemble le tableau général de l'intoxica- tion typique des cobayes. Comme on voit, il correspond au tableau que j'ai déjà décrit de la fièvre typhoïde dans ces mêmes animaux. Il présente la même symptomatologie et les mêmes lésions anatomiques ; donc, non seulement je dois considérer le liquide toxique, préparé par moi, comme représentant la véritable toxine typhique, mais je dois encore lui attribuer toutes les altéra- tions qui jusqu'à présent étaient attribuées, en grande partie, à des localisations électives du même virus dans l'organisme. 204 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. ACTION DE LA TOXINE TYPHTQUE SUR LE SINGE Les eiïels observés sur les cobayes, si intéressants par les multiples analogies qu'ils présentent avec certaines formes cliniques et anatomiques de la fièvre typhoïde humaine, m'ont poussé naturellement à expérimenter la toxine typhique sur le sing-e. Un petit singe cercopithèque de 910 grammes a été inoculé le 13 septembre, sous la peau du dos, avec 3 c. c. du liquide toxique. Environ trois heures après, la température rectale était montée de 39°4' à 40°8', et l'animal commença bientôt à mani- fester des signes évidents d'un grand malaise. Ces signes consistaient en un accablement général : le singe, qui d'habitude était très vif, restait blotti dans un coin de la cage, avec la tête repliée sur lui-même, les bras entrelacés sur le ventre, et dans une attitude qui témoignait de troubles douloureux dans les viscères abdominaux. Pendant toute la journée il refusa la nourriture ordinaire, et ne manifesta qu'une soif très ardente qu'il cherchait à éteindre sans relâche. 11 resta presque toujours immobile dans la même position, de laquelle il n'était dérangé que pendant le temps nécessaire pour prendre la température du rectum. Après quatre heures, celle-ci commença lentement à baisser, et au bout de huit, dix heures elle redevint à peu près normale : sa chute fut accompagnée par des évacuations muqueuses d'une couleur verdâtre. L'accablement général et le refus de n'importe quelle sub- stance alimentaire persistait le jour suivant (14 septembre), mais petit à petit le singe commençait à se remettre. Sa vivacité ordinaire reparaissait, et la température rectale redevenait tout à fait normale. Deux jours après (15 septembre), tout symptôme de malaise ayant disparu, on fit à l'animal, à 9 heures du matin, une deuxième inoculation de 4 c. c. de toxine. Bien que cette dose fût relativement peu supérieure à la première, la température du rectum descendit immédiatement; le singe commença, au bout d'une heure, à donner des signes d'une grande agitation et d'un fort malaise. Sa tête cachée entre les hanches, les extrémités repliées et entre-croisées, il s'était FIÈVRE typhoïde EXPÉRIMENTALE. 205 blotti dans un coin de la cage en poussant des plaintes, et en proie ciunaccablementinusité. L'évacuation de selles diarrhéiques verdâtres reparaissait plus abondante que d'habitude. A 2 heures de l'après-midi, l'animal était encore plus triste, afïaissé, couché A 41" 40° 39° 13 SEPTEMB?ÎE 14 1 9m 10^ il'> !2" h 2'^ 3 4- 5" 6'' ô^ 91; ^J, .r" r- N U ^ 1 — ?- — — ■\ — ^— ~H f ' k. zf ^ r— ■ »•— '■ B 56° 37° 36° 35° M" 33° 32° 31° 30° 15 SEPTEMBRE 16 91^ ID' 11^ 12*^ h z"- î*- 4*^ S"^ 6"^ 8^ »ï\iÙ ^ — ^c- N V,. , > \ \ - V. ^ ■^ •».. A \ \, \ V N \ A \ ) — , i 1 \ U. Courbes thermiques de l'intoxication typhique dans le singe. A. Singe de 910 grammes. Le 13 septembre, à 9 heures du matin, injection sous-cutanée de 3 c. c. de toxine. B. Même singe. Le 15 septembre, à 9 heures du malin, injection sous-cutanée de 4 c. c. de toxine. sur la paille; une lacrymation abondante survint, il refusa toute nourriture, et peu à peu il perdit la force de crier et de réagir à la prise de la température rectale, qui continua à baisser sans interruption jusqu'au soir. Le matin suivant (16 septembre), je retrouvai le singe dans la 206 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. même situation, complètement étendu , avec les extrémités relâchées et les yeux entr'ouverts. Même en le molestant, on ne provoquait que d'imperceptibles g^émissements ; la température rectale était descendue à 35°8'. Sur toute la surface de la peau du ventre, du thorax et sous les aisselles étaient apparues en très grand nombre des taches d'une couleur rouge hémorragique extraordinairement abondantes, surtout dans la région ombilicale et sur les côtés de la poitrine. Ces taches avaient la forme de roséoles, les unes assez petites et arrondies, les autres assez étendues, irrégulières et tout à fait semblables à des taches hémorragiques sous-cutanées. Dans l'après-midi, les conditions générales devinrent encore plus difficiles, la température rectale marqua 30*^, la respiration se fit lente et difficile (13 respirations à la minute). L'animal, tombé dans un état comateux profond, avait perdu entièrement connaissance, il agitait instinctivement les mains en les por- tant au ventre ; l'expression de la figure indiquait encore la souffrance, mais il se refusait à faire entendre sa voix. Peu à peu la diarrhée apparut tachée de sang, l'état paralytique devint général et tout le corps resta inerte. La respiration se fit tou- jours plus variable jusqu'à 4 heures du soir, moment où les premiers symptômes de l'asphyxie apparurent, suivis bientôt par la mort. A l'autopsie, faite immédiatement, on trouva les altérations suivantes : cavité abdominale manquant de liquide, rate très grosse et hyperémique, intestins quelque peu congestionnés avec contenu diarrhéique, glandes mésentériqucs très hypertrophiées et rougies, capsules surrénales fort conges- tionnées et hémorragiques. On observa, aussi, quelques tuber- cules miliaires dans les poumons et dans les glandes lympha- tiques péritonéales. La description assez détaillée que je viens de faire des effets de la toxine typhique sur les animaux me permet d'être bref sur le mécanisme biologique de cette intoxication. Il est évident que le poison typhique, introduit ou formé dans l'organisme, outre qu'il agit sur les centres nerveux, comme d'autres poisons, manifeste une influence spéciale et presque élective sur toutes les muqueuses en général, et sur la muqueuse intestinale en particulier . Cette influence élective du poison typhique , entièrement FIEVRE typhoïde EXPERIMENTALE. 207 indépendante de toute action des microbes, n'a été, jusqu'à présent, signalée que par M. Sllvestrini *, dans ses recherches sur l'infection typhique des lapins, après lesquelles l'auteur émet cette idée « qu'on ne doit pas considérer la tuméfaction des plaques de Peyer comme une localisation primitive du virus, mais comme l'expression locale d'un processus général ». Ces lésions sont donc caractéristiques, car elles représentent la note prédo- minante de l'infection et de l'intoxication typhiques ; outre cela elles ont un grand intérêt, comme étant le point de départ de nos recherches, afin de remonter par analogie à l'interprétation du tableau clinique et anatomique delà fièvre typhoïde humaine. Il est donc très important de les étudier avec soin. II LA TOXINE TYPHIQUE ET LES LÉSIONS LNTESTINALES DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE EXPÉRIMENTALE Ce processus intestinal si grave et si strictement lié à l'in- toxication typhique doit, avant tout, être distingué de toutes les autres formes congestives vulgaires qui se manifestent chez les cobayes succombant à l'infection par d'autres microbes plus ou moins toxiques. Il présente, néanmoins, beaucoup de pomts de contact avec cet ensemble de lésions intestinales qu'a décrites M. Charrin ^ chez les lapins empoisonnés avec les toxines du B. pyocyanique. Disons d'abord que le tableau abdominal classique de l'infec- tion typhique n'est pas toujours aussi facile à reproduire que les contractions tétaniques ou les paralysies diphtériques. J'ai déjà insisté, ailleurs, sur les précautions minutieuses dont il faut s'entourer, lorsqu'on s'applique à étudier une mala- die qu'il est si difficile de reproduire chez les animaux, avec tous ses caractères les plus marquants. Vis-à-vis du poison typhique, les différences individuelles jouent un rôle assez considérable. Le tableau abdominal de la fièvre typhoïde présente une échelle d'intensité assez variable, et c'est seulement quand on a 1. Studi suir etiologia dell' ileotifo (Rivisiagen. italiana di Clin, medica, 489:2, n»» \i et suivant). 2. La maladie pyocyanique. Paris, 1889, page 78. 208 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. multiplié les expériences qu'on peut se faire une idée exacte de la maladie. Parfois une seule expérience peut tout démontrer, mais fort souvent elle ne dit que bien peu; et il faut choisir dans le nombre celles qui se prêtent le mieux à l'examen de la question particulière qu'on étudie. C'est ce que j'ai fait pour celle des lésions intestinales, pour lesquelles j'ai choisi les pièces anato- miques les mieux appropriées pour la solution du problème parti- culier que j'avais en vue. Immédiatement après la mort de l'animal, les seg-ments d'intestin grêle étaient coupés dans toute leur épaisseur et placés de suite, entiers, dans le liquide fixateur de M. Maycr ' dans lequel ils restaient pendant vingt-quatre heures. Après cela on les lavait dans l'eau distillée, et ensuite on les plongeait pendant deux antres jours, d'abord dans l'alcool à 70°, puis dans l'alcool absolu. Lorsque la déshydratation de la pièce pouvait être considérée comme parfaite, on la plongeait pendant vingt-quatre heures dans le xylol, pendant douze heures à l'étuve à 55° dans un mélange à parties égales de xylol et de paraffine ; enfin, pen- dant vingt-quatre heures dans la paraffine pure à 55°. Lorsqu'il s'agissait de coupes complètes et très minces d'intestin, leur coloration demandait l'emploi de la méthode suivante, assez délicate, que j'ai apprise dans le laboratoire de M. Metchnikotf, Les coupes faites par séries sont placées dans un bain d'eau tiède à la surface de laquelle elles s'étalent entièrement; ensuite on les prend avec une bande de papier brouillard passée au-dessous, et on les attache sur le verre couvre-objets préalablement enduit d'eau albumineuse et gly- cérinée (procédés de M. A. Borrel-. On traite ensuite la prépa- ration, d'abord par l'alcool absolu qui la déshydrate, et enfin avec le xylol qui en dissout et en enlève complètement la paraffine. Après cela on peut colorer les coupes sur le verre à froid avec 1. La solution fixatrice de M. Mayer a la composition suivante : Bichlorure de mercure grammes 7 Acide acétique ce. 2 Eau distillée grammes 100 2. Annales de l'Institut Pasteut\ 1893, n» 8, page 601. FIEVRE typhoïde EXPÉRIMENTALE. 209 les méthodes les plus appropriées. Les coloralions que j'ai em- ployées de préférence ont été : le bleu phéniqué de méthylène et de toluidine au tannin (procédé de M. NicoUe)^, la solution triacide de Ehrlich et l'hématéine. Ces méthodes de coloration présentent chacune ses avantages, selon que l'on veut étudier dans les préparations les lésions analomiques, les modifications cellulaires, ou la fai^on de se comporter des microbes. Ce qui frappe avant tout, dans ces préparations, ce sont les graves altérations de la muqueuse. L'épithélium prismatique qui recouvre la surface intestinale est presque complètement détaché. Ce détachement ne s'accomplit pas de cellule à cellule, mais généralement par grands lambeaux, qui se trouvent répandus irrégulièrement dans la cavité de l'intestin, et conser- vent quelquefois la forme des villosités dont ils se sont détachés en les laissant complètement à nu. Le noyau des cellules épithéliales est bien conservé, leur plateau apparaît normal, le proloplasma ne présente pas ces formations vacuolaires qui indiquent, dans beaucoup de pro- cessus aigus intestinaux (choléra), un état de dégénérescence et, avec celui-ci, la mort de Télément, La seule lésion qu'on retrouve constante, dans ces couches cellulaires qui abandonnent en masse leur siège anatomique, consiste dans une destruction plus ou moins avancée de leur base d'insertion. Celle-ci apparaît presque toujours effilée, enÛée, œdémateuse ou corrodée entiè- ment : il semble presque que la couche épithéliale se soit déta- chée de la villosilé parce qu'a été détruite la partie par laquelle elle devait lui rester adhérente. C'est un processus sui generis, évidemment d'origine toxique, et qui présente beaucoup d'ana- logie avec certaines formes d'entérite desquamative ou ulcéreuse dues à certains empoisonnements (arsenic, sublimé, mus- carine, etc.) Les cellules épithéliales de la muqueuse semblent donc très sensibles à l'action du poison typhique. Après le détachement in toto de l'épithélium, les villosités intestinales restent tout à fait nues et représentées par le seul vaisseau lymphatique central revêtu du tissu adénoïde. (Voir fig. 1, pi. VIIL) L'endolhélium du lymphatique apparaît intact, et son cul-de-sac est occupé par de grands leucocytes mononu- 1. Anna/es de l'Insti/itt Fasteur, 189:2, pnge 783. 210 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. cléaires avec noyau vésiculaire gros, à réseau chromatique bien distinct et à protoplasma excessivement abondant. Ces grands éléments contiennent, outre le noyau, des dé- tritus de leucocytes et de globules sanguins. Aux côtés du lym- phatique central, il y a des capillaires lymphatiques remplis de leucocytes mononucléaires à protoplasma de moyenne grandeur, avec noyau bien colorable, et quelque peu différents de ceux qu'on trouve dans le cul-de-sac. Les espaces lymphatiques périglandulaires ont conservé intact leur épithélium et ne contiennent pas de leucocytes. A la base des villosités on trouve un certain nombre de leu- cocytes polynucléaires avec des granulations. Ces éléments caractéristiques, dont on ne connaît encore bien ni les origines ni la signification, mais qu'on trouve assez rare- ment dans les conditions normales, provienent probablement du sang, car on en trouveaussidansles capillaires sanguins, d'où ils se répandent à la base de la villosité sans jamais la dépasser. Les glandes de Lieberkiihn, qui viennent déboucher entre les bases des villosités, présentent aussi des altérations notables. Le corps glandulaire est généralement intact et l'épilhélium appa- raît aussi intact ; mais, au débouché, là oiî ce dernier se rattache au restant de l'épithélium intestinal, il commence à pré- senter les mêmes altérations que celui-ci, et apparaît, en grande partie, détaché ou détruit. Cette grande résistance de l'épithélium des cryptes de Lie- berkiihn, en comparaison de sa fragilité au débouché de la glande et en dehors, est peut-être explicable par le fait que les cellules placées dans ces culs-de-sac doivent être considérées, selon M. Bizzozero, comme des cellules jeunes (en active karyokinèse), tandis que l'épithélium des villosités, au contraire, serait con- stitué par des éléments plus adultes (sans karyokinèse) et pour cela moins résistants. Tous les capillaires veineux de la muqueuse et de la sous- muqueuse sont remplis de sang ; l'endothélium est en bon état, et dans le sang on ne trouve pas de leucocytes. La leucocytose qui se vérifie sur les parois est due aux mononucléaires prove- nant, peut-être, dès follicules renfermés dans les mêmes parois : en elFet, la leucocytose due au sang serait constituée de préfé- rence par les polynucléaires. FIEVRE typhoïde EXPÉRIMENTALE. * 2U Les artères mésentériques sont peu remplies de sang-, et ap- paraissent tout à fait normales, tandis que les veines sont énor- mément dilatées et remplies ; l'état congestif très avancé des tissus n'est donc qu'un phénomène de stase veineuse. Un intérêt très grand s'attache aussi à l'étude de cette énorme infiltration qui a lieu dans les plaques de Pe3^er, dont l'hyper- trophie caractéristique est considérée, par beaucoup de savants, comme pathognomonique de l'infection typhique. Dans un processus morbide à cours aussi rapide que celui qu'on obtient chez les animaux, il est clair qu'on ne peut pas obtenir les remarquables tuméfactions des plaques lymphatiques intestinales, qui, dans la fièvre typhoïde humaine, doivent tou- jours être considérées comme la suite d'un processus de durée beaucoup plus longue. Toutefois, même dans l'intoxication ou dans l'infection ex- périmentale, les plaques de Peyer sont toujours plus ou moins grossies et congestionnées : cela démontre qu'elles ressentent d'une façon spéciale l'influence toxique du poison typhique, et dans beaucoup de cas l'augmentation de leur volume est si no- table, leur infiltration et leur état congestif sont tellement avan- cés, qu'il en résulte des analogies tout à fait évidentes avec la première période de l'infiltration et de la dilatation des glandes intestinales dans la fièvre typhoïde humaine. J'ai eu l'occasion d'observer, sur quelques cobayes morts par infection ou intoxication typhique, des exemples vraiment splendides de cette hypertrophie des glandes de Peyer, et j'en ai fait l'examen microscopique avec les mêmes méthodes que pour l'examen de l'intestin. Dans la figure 2, planche VIII, est dessinée, à un faible grossissement, la coupe transversale dans toute son épaisseur d'un intestin grêle de cobaye mort à la suite d'une injection sous-cutanée de toxine typhique. La coupe passe justement par le centre d'une plaque de Peyer énormément hypertrophiée, dans laquelle on voit une accumulation immense de cellules lymphatiques dans l'intérieur des follicules, et aussi une vaste infiltration cellulaire périfolliculaire qui a envahi toute la sous-muqueuse. Il n'y a presque plus trace de la struc- ture anatomique typique de la plaque lymphatique simplement hypertrophique, et l'infiltration apparaît tellement étendue que l'on dirait une véritable infiltration purulente. 212 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. Si l'animal avait survécu un certain nombre d'heures à une lésion si étendue, celle-ci serait sûrement devenue le siège d'un processus suppuratif, et il se serait formé un de ces abcès folli- culaires caractéristiques qui, après leur rupture, constituent ces ulcères cratériformes, spéciaux à la fièvre typhoïde humaine. Il est assez rare de retrouver, dans ces infiltrations des plaques de Peyer, les bacilles typhiques, quand les cobayes ont succombé à l'injection du virus. Les bacilles, même s'ils sont injectés sous la peau, se multiplient en grand nombre dans le péritoine, où ils provoquent une vaste desquamation des cellules endolhé- liales, mais ils ne dépassent presque jamais le tissu connectif sous-endothélial, et, en conséquence, on ne les trouve que par exception dans la membrane musculaire. Au contraire, ils s'accumulent en quantitéénorme dans les gan- glions lymphatiques, dans les espaces lymphatiques et dans les mailles du tissu connectif du mésentère, oii on les voit grou[)és en petits foyers comme dans la rate de l'homme, et beaucoup sont logés à l'intérieur des cellules lymphatiques. On ne les re- trouve jamais dans les vaisseaux sanguins. Ils présentent un aspect toujours uniforme : ils sont courts, gros', réguliers, entassés, et on peut facilement les différencier du B. coli qui se signale par ses dimensionsplus grandes et plus irrégulières, et surtout par sa plus grande longueur. On trouve habituellement le B. coli sur toutes les parois de l'intestin, sur- tout à l'intérieur des glandes, et dans la sous-muqueuse. Du côté du péritoine, il échappe à l'observation, mais on le met en évidence avec les cultures. \. Le bacill(3 typhique employé dans mes récentes recherches présentait en effet ces caractères, qui s'accordent avec ceux signalés par d'autres observateurs. Ce- pendant, je dois faire remarquer qu'en d'autres occasions j'ai trouvé des bacilles typhiques, d'une authenticité bien établie, lesquels, même après avoir atteint le plus haut degré de virulence, se développaient, dans les cobayes, sous forme de petits bâtons, beaucoup plus allongés et plus minces que ceux dont je viens de faire la description. Les formes plus courtes et plus 'grosses ont, d'ordinaire, la tendance à se réunir dans les tissus par petits foyers, en prenant cette appa- rence bien connue des localisations spléniques dans la fièvre typhoïde humaine. Les formes plus allongées et plus minces sont au contraire distribuées irrégu- lièrement, comme dans l'infection à type septico-hèmique. Par là et par d'autres caractères morphologiques ot culluraux apparaît évidente l'existence de nom- breuses variétés du bacille d'Eberth. Cette idée est d'autant plus admissible main- tenant, que l'existence de multiples variétés dans les espèces microbiques a été déjà démontrée par M. Foà pour les pneumocoques, par M. Pasqitale pour les streptocoques, par M. Péré pour le B. coli, et par beaucoup d'autres observateurs pour les vibrions cholériques. FIÈVRE typhoïde EXPERIMENTALE. 213 Cette émigration du B. coli de l'intestin, qui s'observe souvent dans l'infection typhique, est encore plus fréquente dans l'intoxi- cation typhique. Lorsque les animaux meurent par suite de l'ino- culation des toxines, on le retrouve en grande quantité dans l'exsudat péritonéal, surtout si la mort est arrivée après vingt- quatre heures. Nous reviendrons, dans le chapitre suivant, sur les causes immédiates de ces infections secondaires par le B. coli; mais, en attendant, nous pouvons conclure des observations faites jusqu'à pi'ésent que : La fièvre Ujphoide expérimentale est de préférence une infection du système lymphatique, et que c'est seulement à la toxine produite par le développement des bacilles d'Eberth que sont dues, en très grande partie, toutes ces lésions anatomiques 'intestinales qui étaient considérées jusqu'à présent comme autant de localisations du virus. m LES LÉSIONS TOXIQUES ET LE ROLE DES MICROBES INTESTINAUX DANS LA FIÈVRE typhoïde EXPÉRIMENTALE L'action très énergique et presque élective, exercée par le poison typhique sur la muqueuse intestinale, nous explique, en i^rande partie, les phénomènes locaux qu'on observe dans le tractus digestif, pendant la fièvre typlioïde humaine et expéri- mentale. Il est désormais établi que cette entérite dosquamative aigui*, que tous les auteurs ont décrite dans la première, et que j'ai si- gnalée dans la seconde, est due en grande partie à la toxine typhique qui, en se formant dans l'organisme, agirait sur l'in- testin en déterminant les classiques lésions de la fièvre typhoïde. Toutefois, celte nouvelle connaissance ne suffit pas pour éclaircir entièrement cet ensemble de phénomènes si complexes et si graves qui se développent dans l'intestin pendant la période de l'entérite typhique. A l'autopsie des animaux morts soit par infection, soit par intoxication typhique, nous trouvons toujours un contenu enlérique liquide, diarrhéique, et le plus souvent très hémorragique. Si nous examinons ce liquide, non seulement nous y obser- vons en quantité extraordinaire tous les produits de la desqua- mation, mais nous y trouvons, aussi, une quantité innombrable 214 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. de microbes, dépassant tout ce qu'il est possible de constater dans le contenu entérique d'un animal sain. Cela signifie que, pendant l'infection et l'intoxication typhique, les microbes augmentent de nombre dans l'intestin. Il est donc intéressant de connaître leur provenance, leur façon d'agir et leur fonction éventuelle dans le processus intestinal. Quelques recherches préliminaires m'avaient déjà démontré que la flore microbique intestinale est constituée par une unique espèce, morphologiquement non difîérenciable par les cultures, du bacterium coli ou du bacille d'Eberth. Pour identifier rapidement les deux espèces, j'ai eu recours aux cultures sur plaque de gélatine à 2 0/0 de lactose, bleuie avec de la teinture aqueuse de tournesol. Cette méthode, déjà proposée par M. Laruelle\ pour reconnaître le B. coli, et con- seillée ensuite aussi par M. Wurtz^ pour la diagnose diffé- rentielle du bacille typhique, m'a rendu des services excellents pendant toutes mes recherches. Chaque fois, que je faisais l'autopsie d'un cobaye mort par infection ou par intoxication typhique, j'isolais une anse de l'intestin grêle, je la stérilisais à l'extérieur avec un fer rouge; j'en perforais ensuite la paroi et, avec une grosse anse de platine, j'en retirais toujours la même quantité de liquide diarrhéique que je délayais exactement dans un tube contenant 5 centimètres cubes de bouillon stérilisé. Je prélevais un peu de ce bouillon avec une pipette Pasteur, et j'en faisais des cultures sur plaques, en laissant tomber une, deux, trois gouttes dans chaque tube de gélatine au tournesol. La pratique prolongée de cette technique manuelle finit par rendre très exact le rapport numérique entre le contenu des mi- crobes intestinaux et la quantité des colonies qui se sont développées dans les cultures sur plaques. Ces cultures étaient laissées à la température de la chambre, et après trente-six ou quarante-huit heures, elles présentaient déjà un développement assez avancé des colonies. Il est notoire que, sur cette gélatine lactosée, les colonies du B. coli se développent en rougissant fortement le milieu nutritif i. Études bactériologiques sur les péritonites par perforation (La Cellule, vol. V, 1889). 2. Sur deux caractères différentiels entre le B. d'Eberth et le B. coli comm. {Société de Biologie, 12 déc. 1891). FIEVRE typhoïde EXPERIMENTALE. 215 autour d'elles, tandis que les colonies du bacille typhique ne modifient en rien la coloration. En conséquence, un simple examen de ces cultures permet d'évaluer non seulement la quantité de microbes contenus dans le liquide intestinal, mais aussi leur proportion dans le mélange. ■ J'ai dit, plus haut, que cette méthode m'a rendu des ser- vices importants, mais c'est toujours à la condition que ces cultures soient faites en grand nombre. Le rougissement de la gélatine, quand s'y développe l'espèce coliforme, est habituellement assez rapide, et, si les colonies sont très nombreuses, déjà après vingt-quatre heures toute la plaque a perdu sa couleur ; mais quelquefois le rougissement se produit seulement après quelques jours, ou partiellement, ou même pas du tout. Cela dépend, peut-être, d'une plus ou moins grande énergie fermentative des microbes, laquelle, comme je l'ai très souvent vérifié et, comme je veux le dire tout de suite, n'a aucun rapport constant avec leur degré de virulence. On peut, en effet, trouver des variétés de B. coli douées d'un faible pouvoir fermentatif et d'une grande virulence, et récipro- quement. Les récentes et remarquables recherches de M. Péré^ sur cette question ont déjà démontré l'existence de variétés de B. co/i morphologiquement identiques, mais tout à fait distinctes par leurs propriétés bio-chimiques. Donc, lorsque nous nous trouvons en présence de colonies qui rougissent la gélatine, nous pourrons conclure sûrement au B. coli, mais si l'apparence de la gélatine ne se modifie pas, on ne pourra pas, non plus, conclure à la diagnose du bacille typhique. Dans ces cas, qui du reste sont une exception très rare, il est nécessaire d'avoir recours à l'ensemencement des colonies dans les bouillons lactoses de M. Perdrix;, qui sont aujourd'hui les réactifs les plus sensibles et les plus rapides pour différencier les deux microbes. Les résultats de ces recherches, que j'ai pratiquées systéma- tiquement pendant tout le cours de mes expériences sur le contenu intestinal d'un grand nombre de cobayes morts d'in- fection ou d'intoxication, peuvent se résumer ainsi. 1. Contribution à la biologie du B. coli ei du B. typhique (Annales de l'/ns. Pasteur, 1892, p. 512). 216 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. L'intestin grêle des cobayes normaux a an contenu très modéré de microbes, et ceux-ci sont généralement représentés par l'espèce coliforme' : je n'ai que bien rarement trouvé d'autres espèces; souvent les plaques restaient tout à fait stériles à cause de la trop forte dilution, pour le petit nombre de microbes ensemencés. En même temps que les cultures sur plaques dans la gélatine lactosée, je faisais toujours des ense- mencements en trait sur gélose avec la matière intestinale ; ces cultures, aussi, étaient presque toujours des cultures pures de H. coli dans les cobayes normaux, et me donnaient déjà, après douze heures, une idée du contenu en germes de l'intestin. On obtient des résultats tout à fait différents lorsque l'on cultive le contenu du gros intestin. Ici, la multiplicité des espèces microbiennes est plus notable' ; sur toutes prédomine le li. coli, mais on obtient toujours des colonies de coccus ou d'autres bactéries facilement dillérenciables de ceux d'Escherich. Généralement, le B. coli de l'intestin normal a un faible pouvoir fermenlatif, et il est rare que les plaques de gélatine lactosée tournent complètement au rouge : le virage est lent, et après quelques jours reste stationnaire. Eu conséquence, si le nombre des colonies n'est pas très grand, la culture plate présente seulement des taches rouges sur fond bleu. Mais les résultats changent complètement lorsque, au lieu de cultiver le contenu intestinal des cobayes normaux, on cultive le contenu intestinal des cobayes morts par infection ou par intoxication typhique. Dans ce cas, la quantité des colonies est tellement énorme qu'elles échappent à tout calcul, et cette ditTérence numérique est si constante qu'on pourrait eu évaluer approxi- mativement la proportion à 1 pour 1,000. Il suffit d'avoir fait quelquefois ces recherches comparatives pour avoir une idée exacte de cette règle qui ne souffre jamais d'exception. Donc, dans le contenu diarrhciqiw de cobaijes morts par infection ou intoxication tijphique aiguë, la quantité des microbes iniestinaux augmente en proportion considérable. Il faut noter que ces recherches ont été faites presque i. Selon M. de Giajca, l'inlestia grêle des cobayes contient environ de 1,300 à 1,500 microbes, et le gros intestin de 2,000 à 5,000 microbes pour chaque déci- gramme de matière. Voir : Del quantitatif di batteri nel contenuto del tubo gastro-enterico, etc. (Giorna/e /ntenuiz. délie Sctenze Medi.che, vol. X, 1888.) FIÈVRE typhoïde EXPERIMENTALE. 217 toujours aussitôtaprès la mort des animaux et, par suite, on doit exclure d'une façon absolue la possibilité d'uue multiplication post mortem. Mais les changements de la flore intestinale ne se bornent pas à la seule augmentation numérique. Les microbes qui se déve- loppent dans la gélatine se trouvent toujours, dans ces cas, à l'état de culture pure, et sont représentés exclusivement par l'espèce coliforme. Je ne me rappelle pas avoir jamais trouvé, dans les cultures en plaques faites avec le contenu intestinal diarrhéique, une seule colonie qui n'appartînt pas au B. coli. Les bacilles d'Esche- rich dominent d'une façon absolue, ce qui fait croire que les bacilles typhiques ne pénètrent pas en quantités appréciables dans le canal digestif, même inoculés dans le péritoine, tandis que le B. coli, dans ces circonstances, tend à se multiplier et à rester seul dans V intestin. Cette dernière circonstance est d'autantplus remarquable que les préparations microscopiques du contenu intestinal normal démontrent, au contraire, la présence d'autres espèces micro- biennes, dont quelques-unes sont même susceptibles de prendre la coloration de Gram; et que, de plus, les cultures en gélatine du contenu intestinal des cobayes normaux, tout en montrant la prédominance absolue de l'espèce coliforme, sont bien loin de la présenter d'une façon si exclusive. Il se reproduit ici le phénomène déjà observé par M. E. FrœnkeP et M. Barbacci- dans les exsudais des péritonites par perforation, et par SchmicW dans les selles des nourrissons, c'est- à-dire que l'examen microscopique révèle la présence de nom- breuses formes microbienes, tandis que les cultures ne démontrent que le seul développement du B. coli. M. E. Frœnkel, qui n'employait pas la méthode de Gram, attribuait une origine unique aux différentes formes qu'il trou- vait dans les préparations microscopiques, et les considérait comme différents types de développement du B. coli. M. Schmidty qui se servait, au contraire, de la méthode de Gram, arriva à la 1. Zur .Etiologie der Peritonitis {Munchener Med. Wochens, 1890, li» 2). 2. SuUa étiologia e patogenesi délia péritonite da perforazione (Lo Sppn'men- taie, 1893, Fas IV). 3. Zur Kenntniss der Bactérien der Siitiglingsfôces {Wiener kt in. Woch., 1892, n» 45). 218 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. conclusion qu'en présence des matières grasses dans les selles des nourrissons, le B. coU pouvait résister à la décoloration par cette méthode de Gram. M. Barbacci n'accepte pas cette identi- fication si peu d'accord avec les résultats de nos connaissances actuelles, et tandis qu'il insiste, d'un côté, sur la présence de différentes espèces microbiennes bien distinctes dans les péri- tonites par perforation, il reconnaît, d'un autre côté, qu'avec les cultures on obtient seulement des colonies du B. coll. Malgré les très nombreuses recherches faites in vitro et sur l'animal vivant afin d'obtenir l'explication d'un phénomène si intéressant, M. Barbacci ne se prononça pas d'une manière définitive. Dans mon cas, la question élait^ sans doute, beaucoup moins complexe : si l'on peut toujours obtenir de l'intestin des cobayes normaux différentes espèces microbiennes, tandis que, de l'in- testin des cobayes morts d'intoxication typhique, on ne réussit à isoler que la seule et unique espèce coliforme, bien que, même dans ce cas, l'examen microscopique révèle la présence d'autres espèces différentes, cela indique très probablement que ces dernières doivent être considérées comme mortes. Il n'est pas facile d'expliquer en quelle façon la multiplica- tion excessive du B. coli peut nuire au développement des autres microbes intestinaux, jusqu'à les anéantir complètement. Quelques expériences faites in vitro ne m'ont donné aucun éclaircissement sur ce sujet, puisque j'ai trouvé que, même dans le liquide de vieilles cultures filtrées du B. coli, quelques microbes, isolés de l'intestin, peuvent se développer assez bien. Mais on peut supposer que les matières toxiques formées par le B. coli dans l'intestin sont différentes de celles qui se forment dans les cultures. Le siège si spécifiquement électif du B. coli dans l'intestin de tous les mammifères dépose en effet dans ce sens, que cette espèce microbique y trouve des conditions exceptionnellement favorables à sa vie et au développement complet de toutes ses propriétés biologiques. Enfin, quelle que soit la façon dont s'effectue une sélection si rapide et complète parmi les différents microbes intestinaux, il reste toutefois la constatation de cette intéressante loi biolo- gique, c'est-à-dire que, dans les infections ou dans les intoxi- cations typhiques, l'intestin grêle, qui représente la localisation par excellence des principales lésions anatomiques de la mala- FIEVRE typhoïde EXPERIMENTALE. 219 die, est le siège d'une multiplication si grande du B. coli, que cette dernière espèce finit par y dominer à elle seule au détri- ment de toutes les autres. Cette circonstance est non seulement en accord avec ce qu'on vérifie dans la fièvre typhoïde humaine, pendant laquelle on ne réussit, d'ordinaire, à retrouver dans les selles que le seul B. coli^, mais elle présente en outre, sous un aspect différent, beaucoup d'analogies avec les récentes obser- vations de MM. Gabritchewsky et Maljutin^ sur les selles des cholériques, puisqu'il a été observé que, dans l'entérite cholé- rique aussi, le développement excessif des vibrions dans l'intes- tin exerce une action bactéricide si puissante sur les autres microbes intestinaux, surtout pour